‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 811 sur 893 · JUGEMENTS DES CRITIOUES SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE · texte numérisé non relu

JUGEMENTS DES CRITIOUES SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE

Si nous devions espérer de trouver quelque part une appréciation exacte de la tragédie antique, ce serait sans doute dans les écrits des anciens, pour qui elle était faite. Ils n'ont pu, ainsi que les modernes, se tromper sur son

esprit, sur ses effets, sur sa constitution. Mais comme c'étaient là des choses familières à tout le monde, ils ne se sont pas mis beaucoup en peine de les expliquer. Il y a mille détails dont on juge inutile d'entretenir ses compatriotes, ses contemporains, parce qu'on les sait sur tout cela aussi instruits que soi-même. De là tant de lacunes dans l'histoire des peuples et aussi dans celle des arts. Ne nous étonnons donc point que les Grecs ne nous aient pas révélé tous les secrets de leur poésie dramatique, et

qu'ils aient laissé, sur ce sujet, une ample matière à nos ^recherches. Il ne paraît pas d'ailleurs que ce peuple, doué d'une imagination si vive et si féconde, qui ne se lassait point d'admirer et de produire, ait eu longtemps le loisir de s'arrêter aux discussions de la critique, dont s'alimente aujourd'hui la curiosité beaucoup moins active des peuples modernes. Leur littérature était primitivement toute animée, toute vivante ; elle s'exprimait par la parole et non pas par des livres; on écoutait les poètes au théâtre et dans les temples, les orateurs à la

tribune, les rhéteurs et les philosophes dans leurs écoles ; les historiens eux-mêmes récitèrent plus d'une lois leurs annales devant le peuple assemblé. On écoutait, je le ré-

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JUGEMENTS DES CRITIQUES

pète; mais on ne lisait point, ou du moins on lisait trèspeu. Le sentiment délicat que ce peuple privilégié avait des beaux-arts se produisait à l'instant même par l'émotion naïve des auditeurs, par Téclat involontaire de leur gaieté ou de leur atw,.drisscmont, par les approbations bruyantes de leur enthousiasme. Ils n'attendaient point au lendemain pour apprendre d'un littérateur de profession sils s'étaient ennuyés ou divertis Ils n'avaient pas besoin qu'on les mît dans le secret de leurs affections, qu'on leur justifiât à eux-mêmes leurs dégoûts et leurs préférences : encore moins qu'on leur prouvât qu'ils avaient eu tort de siffler ou d'applaudir. Il y avait dans leur conscience littéraire, que ne faussaient point encore les systèmes et les théories, plus de certitude et de sécurité qu'il ne s'en trouve aujourd'hui dans la nôtre, préoccupée comme elle Test de tant d'autorités contradictoires, et qui ne se décide plus guère qu'après réflexion, et presque toujours sur la foi d'autrui. Les Grecs étaient guidés dans leurs jugements par un tact prompt et sûr, que leur avait donné sans doute la plus heureuse nature, mais que perfectionnait chaque jour, et, on peut le dire, à chaque heure et à chaque instant, cette foule de productions admirables, qui faisaient pénétrer par tous les sens, jusqu'à leur intelligence, les pures et simples notions du vrai et du beau. Leurs poétiques étaient dans les œuvres de leurs artistes et de leurs poètes, qui parlaient à tous un langage que tous savaient comprendre. Cette science qui s'exerce sur les conceptions de l'esprit, qui les explique et les juge, en les rapportant aux principes généraux des arts, lesquels ne sont autres que ceux de notre propre nature, cette science n'existait point eicore; chacun k possédait à son insu, et l'appliquait spontanément en toute occasion ; mais elle ne devint ellemême un sujet de recherches et d'études, elle ne parut

dans des ouvrages spéciaux, dans des dissertations, des traités, que lorsque la verve créatrice qui animait la Grèce de Périclès commença à se ralentir. Avant qu'Aristote

entreprît de soumettre à son analyse ces compositions,

SUR LA TRAGEDIE GRECQUE

dont personne n'avait imaginé avant lui ae séparer les éléments, on ne connaissait d'autre critique que l'admiration ou le dédain irréfléchi, mais presque toujours infaillible du peuple athénien; tout au plus pouvait-on

donner ce nom aux justices littéraires exercées en son nom, avec tant de gaieté et souvent avec tant de rigueur,

par l'ancienne comédie*. Cette progression est naturelle : dans l'âge de l'imagination, la critique se montre sous des formes vivantes ; elle emprunte le langage de la passion; elle s'exprime par la satire et par l'épigramme; elle se mêle aux jeux de la scène et se couvre du masque grotesque que lui prête Aristophane. Dans l'âge de la réflexion, qui ne tarde pas à suivre, elle devieiit plus sérieuse, plus grave, plus élevée; elle quitte le théâtre

pour l'école des philosophes et, associée aux plus hautes spéculations , elle prononce ses arrêts par la bouche d'Aristote. Je dis d'Aristote et je n'ajoute point de Platon, qui s'est borné à censurer la tragédie, qu'il aimait cependant, et admirait autant que personne, au nom de la religion, de la morale, de la politique ^.

Arrêtons-nous un instant à considérer le caractère si divers de ces deux juges, dont l'autorité doit être également imposante pour nous. Ce n'est pas manquer de respect au philosophe que de rapprocher de lui, en pareille

matière, le poète dont les fictions, pleines de gaieté et d'esprit tout ensemble, charmèrent le même peuple qui applaudissait aux œuvres pathétiques et sublimes des Sophocle et des Euripide ; l'écrivain si élégant et si pur, en qui ses compatriotes se plaisent à reconnaître toutes les grâces du génie attique et dont Platon, le divin Platon, faisait sa lecture assidue. Si quelques modernes, plus délicats , n'ont vu en lui qu'un farceur indécent et grossier, s'ils n'ont pas voulu apercevoir sous les imagi-

1. On pourrait ajouter, chose étrange! parla tragédie elle-même. On s'autori eait de quelques passages d'Euripide dans son Electre, dans

ses Phènicieiives, particulièrement, que nous avons rappelés, t. I,

* p. 61, 347 tqq. ; II, 349 ; III, H03 sq.

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