Voyez notre t. i, p
JUGEMENTS DES CRITIQUES
pète ; mais on ne lisait point, ou du moins on lisait très • peu. Le sentiment délicat que ce peuple privilégié avait des beaux-arts se produisait à l'instant même par Témo-
tion naïve des auditeurs, par l'éclat involontaire de leur
gaieté ou de leur atw..drissement, par les approbations bruyantes de leur enthousiasme. Ils n'attendaient point
au lendemain pour apprendre d'un littérateur de profession s'ils s'étaient ennuyés ou divertis Ils n'avaient pas
besoin qu'on les mît dans le secret de leurs affections, qu'on leur justifiât à eux-mêmes leurs dégoûts et leurs préférences ; encore moins qu'on leur prouvât qu'ils avaient eu tort de siffler ou d'applaudir. Il y avait dans leur conscience littéraire, que ne faussaient point encore
les systèmes et les théories, plus de certitude et de sécurité qu'il ne s'en trouve aujourd'hui dans la nôtre, préoccupée comme elle Test de tant d'autorités contradictoires, et qui ne se décide plus guère qu'après réflexion, et presque toujours sur la foi d'autrui. Les Grecs étaient
guidés dans leurs jugements par un tact prompt et sûr, que leur avait donné sans doute la plus heureuse nature, mais que perfectionnait chaque jour, et, on peut le dire, à chaque heure et à chaque instant, cette foule de productions admirables, qui faisaient pénétrer par tous les
sens, jusqu'à leur intelligence, les pures et simples notions du vrai et du beau. Leurs poétiques étaient dans les œuvres de leurs artistes et de leurs poètes, qui parlaient à tous un langage que tous savaient comprendre. Cette science qui s'exerce sur les conceptions de l'esprit,
qui les explique et les juge, en les rapportant aux principes généraux des arts, lesquels ne sont autres que ceux de notre propre nature, cette science n'existait point encore; chacun la possédait à son insu, et l'appliquait spontanément en toute occasion ; mais elle ne devint ellemême un sujet de recherches et d'études, elle ne parut
dans des ouvrages spéciaux, dans des dissertations, des traités, que lorsque la verve créatrice qui animait la Grèce de Périclès commença à se ralentir. Avant qu'Aristote entreprît de soumettre à son analyse ces compositions,
SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE
dont personne n'avait imaginé avant lui ae séparer les éléments, on ne connaissait d'autre critique que l'admiration ou le dédain irréfléchi, mais presque toujours infaillible du peuple athénien; tout au plus pouvait-on donner ce nom aux justices littéraires exercées en son
nom, avec tant de gaieté et souvent avec tant de rigueur,
par l'ancienne comédie*. Cette progression est naturelle : dans l'âge de l'imagination, la critique se montre sous des formes vivantes ; elle emprunte le langage de la passion ; elle s'exprime par la satire et par l'épigramme ; elle se mêle aux jeux de la scène et se couvre du masque grotesque que lui prête Aristophane. Dans l'âge de la réflexion, qui ne tarde pas à suivre, elle devient plus sérieuse, plus grave, plus élevée; elle quitte le théâtre pour l'école des philosophes et, associée aux plus hautes
spéculations , elle prononce ses arrêts par la bouche
d'Aristote. Je dis d'Aristote et je n'ajoute point de Platon, qui s'est borné à censurer la tragédie, qu'il aimait
cependant, et admirait autant que personne, au nom de la religion, de la morale, de la politique ^
Arrêtons-nous un instant à considérer le caractère si divers de ces deux juges, dont l'autorité doit être également imposante pour nous. Ce n'est pas manquer de respect au philosophe que de rapprocher de lui, en pareille
matière, le poëte dont les fictions, pleines de gaieté et
d'esprit tout ensemble, charmèrent le même peuple qui
applaudissait aux œuvres pathétiques et sublimes des Sophocle et des Euripide ; l'écrivain si élégant et si pur, en qui ses compatriotes se plaisent à reconnaître toutes les grâces du génie attique et dont Platon, le divin Platon, faisait sa lecture assidue. Si quelques modernes, plus délicats , n'ont vu en lui qu'un farceur indécent et
grossier, s'ils n'ont pas voulu apercevoir sous les imagi-
1. On pourrait ajouter, chose étrange! parla tragédie elle-même. On
s'autorise- ait de quelques passages d'Euripide dans son Electre, dans ses pynkieitties, parliculièrcmenl, que nous avons rappelés, t. I, ' p. 61,347 s.qq. ; 11, 349; III, 303 sq.