‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 817 sur 893 · Dramaturgie · texte numérisé non relu

Dramaturgie

2. Voyez une lettre de Schiller, dans sa Vie par Henri Dœring, Weimar, tSÎÎ, ouvrage analysé au XV1I= volume, p. 331, de la Revue encyclopédique.

326 JUGEMENTS DES CRITIQUES

plus prononcés des libertés de la scène moderne, W. SchlegeP, par exemple, ont opposé à ceux qui les traitaient de licences répréhensibles, l'autorité même d'Aristote ; ils ont défendu Shakspeare et son école par Aristote. Une théorie si générale et si universelle, qu'elle offre un point commun

de réunion aux systèmes les plus divers, doit, par cela

même, ne point suffire à l'étude spéciale d'un seul théâtre.

Gela nous explique comment Aristote, qui a pris pour point

de départ de sa théorie la pratique ordinaire des poètes

dramatiques delà Grèce, dont il avait une parfaite connaissance, qui nous a appris sur eux et sur leurs œuvres tant de choses qu'on chercherait vainement ailleurs, ne nous a point donné cependant des notions complètes sur le caractère propre de leur théâtre, parce qu'il s'est élevé bien audessus des habitudes locales et des usages pariiculiers, jusqu'aux principes suprêmes de l'art. On peut môme dire que la tragédie qu'il décrit est quelquefois tout autre chose

que la tragédie grecque : celle-ci, régulière et raisonnable

dans la conduite de l'intrigue, ne se piquait pas cependant de cette vivacité de développement, de cette progression d'effet que nous avons ajoutées à leur système dramatique, et qui nous donnent sur les anciens, et même sur la plupart des modernes, pour la composition de la fable, une supériorité incontestable. Les poètes grecs ne se distinguaient point, au même degré que les nôtres^ par cette disposition ingénieuse qui éveille notre attention,

qui nous tient continuellement dans l'attente, qui accroît

de plus en plus notre intérêt et notre surprise, qui nous

conduit ainsi, ou plutôt qui nous entraîne, à travers toutes les inquiétudes et toutes les espérances, jusqu'à un dé-

noiiment longtemps désiré et adroitement suspendu. Au lieu d'exciter la curiosité, ils se hâtaient dès l'abord de la prévenir et delà satisfaire, se bornant à captiver les spectateurs par le charme, pour ainsi dire contemplatif, de chaque situation. L'action n'était pour eux qu'un lien qui rattachait entre elles et ramenait à l'unité des scènes oh le sentiment

î. Voyez son Cours de littérature dramatique. X" leçon.

SUR LA TRAGEDIE GRECQUE

s'épanchait avec abandon, sans être jamais coitraint de se

hâter, comme il l'est dans nos drames si vifs et si rapides, qui courent à l'événement. Je ne compare point les deux manières et ne recherche point laquelle est la meilleure ; je vois seulement qu'elles sont fort diverses, et qu'elles mettent entre la tragédie des Grecs et la nôtre, pour l'esprit général de la composition et les effets qui doivent en

résulter, une différence considérable, Or, quand Aristote,

dans une classification qui sert de base à sa Poétique*,

reconnaît l'action comme la plus importante des parties

constitutives de la tragédie, et n'accorde aux mœurs qu'un

rang secondaire, il peut être plus ou moins conforme au vrai système de l'art, mais il contredit certainement la

pratique ordinaire des poètes grecs, qui semblent s'être toujours proposé pour objet principal la peinture des mœurs, et s'être servis de l'action seidement comme d'un moyen. Ce n'était donc pas réellement, comme je le disais tout à l'heure, la tragédie grecque que décrivait Aristote;

c'était une autre tragédie qui devait se montrer, bien longtemps après lui, sur la scène française, et dont un

seul ouvrage, qu'il cite sans cesse, il est vrai, VŒdiperoi

de Sophocle, avait pu lui donner quelque idée. En établissant cette vérité, qui résulte avec évidence de la comparaison de sa Poétique avec les principaux chefs-d'œuvre de la scène grecque, je ne retire rien à sa gloire ; bien au contraire, j'y ajoute. Il a été accordé à peu de critiques de devancer ainsi, par le seul effort de la méditation, les

progrès de l'art, et de le contempler de loin avec ce nouveau caractère qu'il doit un jour recevoir des artistes

créateurs ^ Mais, en lui accordant ce privilège bien rare,

il doit m'être permis de dire que son livre, si instructif

pour quiconque y cherchera seulement la théorie de l'art, ne l'est plus au même degré pour ceux qui lui demanderaient de les initier à la connaissance du théâtre grec;

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