Voyez sa lettre à Tiron ; Fam., XVI
Voyez noire t II , p. 21 1 sqq.
SUR LA TRAGEDIE GRECQUE
f 3ïl
du théâtre antique ; elles ne manquaient pas même aux
poètes, qui s'empiessèrentd'imiter, dansun idiome encore
l3arbare', ces modèles si longtemps enfouis, et enfin rendus
au jour. I.a langue, les mœurs, Thistoire des nations anciennes leur étaient familières. Mais il leur manquait cette indépendance d'esprit qui ne peut souffrir un autre
joug que celui de la raison et de la vérité; il le r manquait ce libre enthousiasme, le seul fécond, parce qu'il est le seul vrai, qui s'allume et s'échautTe de lui-même à la vue de la beauté, sans emprunter d'une admiration étrangère un éclat et une chaleur factices ; il leur manquait la
justesse du goût, la vivacité du sentiment, ce souffle
créateur qui donne la vie aux conceptions des âges nouveaux, qui la rend aux conceptions des âges anciens, dont
le poëte ne peut se passer, et dont le critique lui môme
doit avoir reçu en partage quelque faible émanation.
L'antiquité était trop souvent pour eux l'objet d'une admiration aveugle et indiscrète, d'un respect servile, d'un culte superstitieux. Ils l'adoraient, toute morte qu'elle était, dans leurs froids commentaires, dans leurs imitations inanimées, à peu près comme les peuples àc l'Egypte
avaient adoré ces restes glacés de l'homme ou des animaux, que leur art pouvait bien défendre de la corruption,
mais qu'il ne leur était pas donné de faire revivre. Lorsqu'ils expliquaient les œuvres des tragiques anciens,
1. Dans la première moitié du seizième siècle ont été traduits en français VÉerAre de Sophocle, par Laz. de Baïf; VIphigénie en AulidCy
Vllécube, la Médée, VHercuie furieux d'ïAmpide, par Th. Sibilet, Laz. et .1. A. (le Baïf, Bouchetel. Voyez, sûr ces traductions, la Biblioth. franc. <l<; Gouget J'ai parlé de quelciues-unes, t. II, p. 284 sqq., 3(i2 ; III, 416 sq(i. Feu Auguste de Blignières, dans son estimab e Essai sur Amyotj p. 66, 228, a établi, d'après les témoignages contemporains, »lu'Amyot s'était exercé dans sa^jeunesse à traduire en ver:' un certain
nombre de lra;-rédies grecques. « Le titre de ces trafrédi^s, (iitd, est
resté inconnu. Cependant Aniyot en revisa plus tard le manuscrit et le confia au célèbre imprimeur Frédéric Morel, son protégé et son ami. Celui-ci annonçait en 1G18 qu il se préparait à le mettre sous presse avec d'autres manuscrits d'Amyot.... » On cite particulièrement, au seizième siècle, les traductions latines de VŒdipe roi, pir J. C Scaliger, de VAjax, par Jos. Scaliger, de VHécube et de Clphigénie par Érasme, de la Méd>^e et de VAlccste par Buchanan. Il a été question de quelques unes, précédemment, t. II, p. 24 ; III, 169, 221 sq.
K i il
JUGEMENTS DES CRITIQUES
qu'ils les traduisaient et les imitaient, ils n'étaient point assez séduits par le charme de ces compositions si simples et si régulières, si naturelles et si élégantes ; c'était trop exclusivement un hommage qu'ils rendaient à l'antiquité de ces chefs-d'œuvre ; ils les révéraient moins comme vrais et comme beaux que comme anciens, et à ce titre ils confondaient dans une même estime, une même imitation, les mérites les plus divers et les plus inégaux. C'est ainsi que Sénèque, ou l'auteur inconnu qu'on a paré
de son nom, était mis sans scrupule à côté d'Eschyle, de
Sophocle, d'Euripide, que souvent même il leur était
prétéré*. L'oracle de la critique au seizième siècle,
J. G. Scaliger, ne cachait guère cette préférence^. Il pensait à Sénèque lorsque, dans le trop court, trop incomplet, trop désordonné chapitre où il a parlé de la tragédie^ il accordait tant d'attention aux sentences, les colonnes, selon lui, les piliers de tout l'édifice tragique*; lorsque, pour l'instruction des poètes , il traçait d'avance d'une tragédie d'Alcyone le plan dont s'est si justement moqué MarraonteP : au premier acte, une plainte sur le départ
de Géyx; au second, des vœux pour le succès de sa navigation; au troisième, la nouvelle d'une tempête; au quatrième, la certitude du naufrage ; au cinquième, la vue du
cadavre de Géyx et la mort d'Alcyone. Ainsi avait composé Sénèque, ainsi composèrent, trop fidèles à Sénèque et à Scaliger, sans être ramenés dans une meilleure voie par les exemples des Grecs , les Jodelle et les Garnier. Une autre cause d'erreur pour la critique de ce temps, c'est que les préceptes d'Aristote et d'Horace, préceptes quelquefois obscurs et rarement éclaircis par la multiplicité
de commentaires, étaient la seule règle des jugements;