RéfÏP.Tions sur la Poétique^ Paris, J
6. lu Poétique d'Aristote, etc., Paris, 1692. Quelques passages de la Poétique d'Aristote sont ingénieusement et élégamment commentés dans le Discours de la tragédie, écrit en 1638 par Sarrasin, sur l'ordre de Richelieu d'ailleurs et à la louange de V Amour tyrannique de
i ii
3i4 i\;gements des critiques
rence de raison, la tourner en ridicule. Ainsi s'engagea*
l'interminable guerre des anciens et des modernes, c'està-dire de ceux qui s'en prétendaient les représentants. Au milieu de deux partis également déraisonnables dans leurs admirations et dans leurs mépris, se montraient quelques hommes élevés par le génie au-dessus des emportements d'un zèle sans lumières. Véritables disciples
des anciens, auxquels ils ressemblaient, et dont ils étaient, pour ainsi dire, la postérité vivante, ils pénétraient sans effort dans un esprit vers lequel les attirait
une secrète sympathie; leurs émules, plutôt que leurs
imitateurs, ils les reproduisaient dans des œuvres originales, inspirées tout à la fois et par des modèles qui ne peuvent vieillir, et par le spectacle nouveau de la société au milieu de laquelle ils vivaient. Ces œuvres, faites pour le siècle présent, étaient le plus fidèle commentaire de l'antiquité, la plus complète réfutation de ses indiscrets 'enthousiastes et de ses ignorants détracteurs. Ainsi, de même qu'Aristote n'avait pas rencontré de plus pénétrant
interprète de sa théorie poétique que Corneille*, les tragiques grecs n'avaient été sentis et rendus par personne
comme par Racine, et dans ces traductions subites qu'il
en faisait à d'illustres amis animés de son enthousiasme ^ et dans la partie la plus véritablement antique de son
^cudéri, sans que Corneille y soit même nommé, et qu'il y soit question des tragiques grecs. Ceux-ci sont, au contraire, souvent et savamment allégués par Balzac dans sa Dissertation sur VHêrodes infanticida de Heinsius.
1 . Par deux ouvrages de Ch. Perrault, le Siècle de Louis XIV, poème en 1687 ; le Parallèle des Anciens et des Modernes^ en 1688-1G96.
2. Discours sur le poème dramatique, sur la tragédie, sur les trois
unités, 16G3; Examens de ses pièce-. Voyez une dissertation de M. J.
A. risle, intitulée : Essai sur les théories dramatiques de Corneilley d'après ses Discours et ses Examens, Paris, 1862.
3. Voyez dans notre t. II, p. 159, note 4, le curieux récit de Valincour. Ce livre sur le-juel Racine improvisa si éloquemment à Auteuil, chez Despéaux, la traduction de \ Œdipe roi, l'avait-il apporté à Auteuil, et était-ce un de ces exemplaires des tragiques chargés de ses m^es, que conservent précieusement les bibliothè-iues de Paris et do Toulouse, dont j'ai eu plus d'une occasiou de parler (t. Il, p. 8, 183;
'III, 32h), et auxquels M. le marquis de la Rochefoucauld-Liancourt, dans ses Etudes littéraires et modernes sur lîacine, 1856, a emprunté d'intéressants extraits? L'imagination aime à se le figurer.
SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE. 345
Andromaque, de son Iphigénie, de sa Phèdre* ; par Féne-
Ion, dans le quinzième livre de son Télémaque^; par Tun et par l'autre, dans ces écrits^ où ils jugeaient en grands critiques ce qu'ils savaient reproduire en poètes. Il ne fut pas toutefois donné aux grands écrivains de ce siècle de terminer par l'autorilé de leurs ])roductions, si anciennes et si modernes tout ensemble, si propres à réunir par ce
double caractère des prétentions opposées, la folle querelle qui agitait le monde littéraire. Elle se transmit
comme un héritage à une seconde génération de pédants
et de beaux esprits , et ne finit , dans le siècle suivant,
que par la lassitude des athlètes qui se disputaient la victoire, sans doute aussi par l'ennui des spectateurs*.
L'ouvrage que le père Brumoy publia en 1730 sur le théâtre des Grecs, se ressent encore de ces passions si vives et si persévérantes ; au soin qu'il prend de les accorder, on s'aperçoit qu'elles n'ont pas cessé de diviser la critique. Brumoy se ménage avec adresse auprès des deux ' opinions régnantes; il caresse tout à la fois le rigorisme
de Dacier et les principes relâchés de Fontenelle et de La
Motte''; il compose du mélange bizarre de doctrines si
1. En Î6C7, 1674, 1678. — 2. En 1699. Voyez notre t. ÎT,p. 90 sqq.
3. Voyez lespréfaces du premier, et, du second, ses le/fres; à 1 Académie française sur Véloqucnce, la poésie, l'histoire, etc. (imprimée en 1718); a La Motte, sur les anciens et les modernes (écrite en 1714). I es Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin, dans lesquelles, en 1694, Boileau a repoussé les attaques de Ch. Perrault contre Homère et Pindare, ne contiennent malheureusement rien qui ait rapport aux tragiques firccs. Un ami de Boileau et de Racine, qui avait sans doute avec eux quelque communauté de goût, et fut le successeur du secon<l à l'Académie française, Valincour, a donné, je ne ?ais en quelle année, des Observations critiques sur
VŒdipo de Sophocle.
4. Klle a repris pour nous tout son intérêt dans l'excellent livre publié en 1856 par H. higault, son Histoire de la querelle des anciens et des modernes. Il forme le premier volume de ses OEuvr es complètes, bOrt9 de monument funèbre que lamitié et le goût de la bonne littérature lui ont élevé, bien prématurément, hélas! en 1859.
5. La Motte, dans ses in;iénieux Discours sur la ïra^edi?, imprimes en 1730, n'a parle que d'une seule trafiéiie grecque, VŒdipe de Sophocle, et pour V relever, avec discrétion, certains défauts de vraisemblance, qu'il a cherché à éviter dans le sien. C'est sur Homère quont porté toutes ses censures. Les tragiques grecs ont été moins épargnes par Fonlenville. J'ai donné (t. I, p. 236) un exemple du tonqu il prenait
tn
JUGEMENTS DES CRITIQUES
contradictoires, une sorte du code assez flexible, dont il ; applique les articles, selon la circonstance, en vrai ca- \^suisto littéraire. Il est facile de juger, malgré les égards qu'il témoigne pour notre délicatesse moderne, que l'antique simplicité lui plairait davantage, mais il n'ose avouer franchement cette préférence. Il ne loue pas les
Grecs, il les excuse, il les supporte; il montre, pour ce que nous nommons leurs défauts, et ce qu'on pourrait
souvent appeler d'un autre nom, cette tolérance qu'un
homme de bonne compagnie a dans le monde pour les
singularités d'un étranger. Quelquefois cependant il lui
arrive de prendre ouvertement leur défense, mais alors il compromet leur cause par le langage bas et grossier qu'il leur prête, ou, ce qui est plus fâcheux peut-être, par la parure vulgaire dont il prétend orner leur naïveté. La prose dans laquelle il les traduit* est loin de cette prose à la fois naturelle et élégante dans laquelle Fénelon savait conserver les grâces simples et nobles de la poi'sie
d'Homère et de Sophocle. Qui pourrait reconnaître les
Grecs sous ce déguisement qui les défigure? Et cependant
cet écrivain, si peu propre à reproduire l'antiquité, n'est
pas étranger à son génie , il sent quelquefois vivement ce qu'il est impuissant à rendre ; il mêle à de plates traductions des remarques fines et ingénieuses. Du reste, son attention ne se porte guère que sur les détails des pro-
avec eux. Le rnôme écrit {Remarques sur quelques comédies dAristChphnne, sur le théâtre grec, etc.) m'en aurait pu fournir bien d'autres.
Si Eschyle y e>t appelé fou, certaine? scènes d'Euripide y sont traitées
do basses, même de burlesques, et les Athéniens, qui les trouvaient l)e les, de barbares. Dans sa Digression sur la anciens et les vwderneSy on rencontre ce trait, dépassé depuis par Voltaire : « Les meilleurs
ouvrages de Sophocl'', d'Euripide — ne tierxlront guère devant Cinna, Horace, Ariane....» Thomas Corneille occupe ici, on devine pourquoi,' la place (le Racine, qui n'aurait pas moins;, se phindie de ce jii^<^iiient tranchant que les jjoëies grecs Dans ses néflexions sur la roétiqne , ouvrage plein d'ailleurs de vues fines et ingénieuses, mais gâté par la même sorte de partialité, il est très-peu question de l'un, ci point du tout des autres.
1. 11 a traduit, pour les insérer dans ses analyses, des morcpaux de tous leurs ouvrages, et, en edier, VŒdipe roi, le Pliiloctcte, YEl'ctre de Sophocle, VHippnlyie, VAlceste, VIphigénie en Aulidel VIphigénie en Tauride^ d'Euripide,
SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE
ductîons qu'il analyse ; rarement il les envisage dans leiir
ensemble; plus rarement encore s'élève-t-il à des considérations générales sur l'esprit et les procédés de lart^ tragique chez les Grecs et chez les nations modernes. Son livre, utile par les notions particulières qu'on y peut rcneontrer, ne laisse dans l'esprit aucun système précis et arrêté sur cette belle partie de la littérature ancienne qu'il devait faire connaître; les idées y manquent à la fois
d'étendue et d'unité ; l'indécision en est le caractère dominant*, et ce défaut s'est encore augmenté dans les éditions successives qu'on en a données*, par le soin qu'ont
pris les éditeurs, et qu'en eiïet ils devaient prendre, de contredire leur auteur toutes les fois que l'occasion s'en présentait, c'est-à dire presque à chaque instant. Le texte original disparaît aujourd'hui au milieu des additions dont on l'a enrichi ; les travaux du P. Fleuriau», de Brottier neveu, de Rochefort, de La Porte du Theil, de Pré-
vost, en dernier lieu de Raoul-Rochette, ont donné une
valeur nouvelle à un ouvrage qui leur appartient à vrai
dire beaucoup plus qu'à Bruraoy, mais auquel on a religieusement conservé le nom du critique qui n'en est plus pour nous que le fondateur. C'est ainsi que le vaisseau
1 C'est ce que remarque l'auteur d'un Parallèle des tragiques grecs et français publié à Lille et à Lyon en 1760. Le P. Brumcy semble toutefois à cet auteur (l'abbé Jacquet) trop prévenu en faveur des premiers; il se montre lui, bien qu'avec réserve, plus favorable aux autres, leur tenant compte des gênes de notre système t agiquequil 'eur a fallu vaincre. Cette arg-imentation le conduit a marquer les différences générales des deux théâtres, ce qu'il fait avec saga.ite, avec justesse, dans un style élégant et quelquefois spirituel. Il e^la regretter que cette dissertation, fort estimable, n'ait pas ete comprise parmi les morceaux dont on a successivement grossi l'œuvre primitive du 1 .
•2 Eu 173'i, 1749, 1763, 1785, enfin en 1820. ^ . - -
^' Harles dans ses notes sur U BiHiothèque grecque de Fabricius, tu D 16l' nomme parmi les nouveaux éditeurs du Théâtre des Grecs
e P Tournèmine. On lit, en tète de la Mérope de Voltaire, une lettre écHte le 23 décembre 1738 par le P. Tournèmine au P. Brumcy dans laquelle e célèbre jésuite, renvoyant à son contrere le manuscrit de la
W?rope que celui-i. lui avait confié, exprime vivement 1 admiration oue lui inspire cette belle production, son contentement de n Y pon Retrouver le mélange de ces intrigues d'amour par lesMuelles le goût moderne était en possession d'altérer les sujets les plus graves y re- ?innlît enfin • la simplicité, le naturel, le pathétique d'Eunpide. .
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^^S JUGEMENTS DES CRITIQUES
de Thésée, soigneusement réparé par la piété des Athéniens, s'appelait encore au bout de raille ans, après avoir été renouvelé tant de fois, le vaisseau de Thésée.
Vers le temps où se publiait le livre du P. Brumoy, un littérateur formé à des principes de i^oiit plus sévères] par les exemples domestiques du grand Racine, par les conversations de Boileau, par les leçons de Rollin, le
judicieux et élégant auteur des Rénexions sur la poésie lisait à l'Académie des inscriptions et belles-lettres* les mémoires où il a comparé, non sans une impartialité fort méritoire, l'Andromaque, l'Iphigénie, la Phèdre françaises et leurs modèles grecs. Ces mémoires, il devait les reproduire plus tard, en 1752, avec un travail plus complet sur le théâtre de son père, et un traité de la poésie dramatique, ancienne et moderne. La connaissance, l'amour de la tragédie grecque étaient, chez L. Racine, comme une tradition de famille à laquelle il ne pouvait manquer
de rester fidèle.r Toujours il en parle avec science, avec
goût, avec agrément, mais peut-être aussi avec une préoccupation trop grande et de la Poétique d'Aristolc, et de
l'espèce particulière de tragédie que les spéculations de nos critiques et les œuvres de nos poètes ont tirée de cette Poétique. Le même point de vue restreint qui lui a fait traiter avec une sévérité qu'on juge aujourd'hui excessive toutes les scènes modernes, la nôtre exceptée, et de la nôtre même ce qui n'était point conforme au type arrêté
dans son esprit, ne lui a pas toujours permis d'apprécier
assez librement, assez exactement, le génie tragi({ue des
Grecs , son unité à travers ses transformations diverses,
roriginalité qui le dislingue même des imitations qu'il a
produites. Les idées de L. Racine à cet égard ne manquent pas, dans leur expression, de ces grâces sérieuses et simples, qui semblent, chez un écrivain de si noble maison littéraire, de si grave et si aimable école, un héritage, une tradition du grand siècle; mais on 'a le droit de les trouver parfois incomplètes et values.
l.De 1726 à 1730, de 1731 à 1736. Voyez Mémoires de lAcadémù
des inscriptions et belles-lettre^ t. VIII, p. 288, 300; X, 31K
SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE. 349
La même critique, comme aussi quelques-unes des mêmes louanges, peuvent être adressées aux travaux nombreux dont les représentations dramatiques des anciens, l'histoire et les usages particuliers du théâtre des Grecs, le caractère général de leur tragédie et ses principaux monuments, fournirent le sujet, dans la première moitié du dix-huitième siècle, à
de savants académiciens, confrères deL. Racine, Boindin*,
Vatry 2, Fraguier ', Dacier \ Boivin jeune *, Sallier ®, Har-
dion ^, Sévin*; à ceux qu'y ajoutèrent, jusque dans les
dernièes années du même siècle, Batteux®, Ghabanon *",
Rochefort**, Barthélémy * 2, Lebeau jeune *', Burigny **, Dupuy ". En" rappelant tous ces noms d'hommes qui ont
1. Mémoires de V Académie des inscriptions et be'les-Iettres, t. I, p. 136 ; IV, 132 : sur la forme et la construction des théâtres ancienSf sur les masques et les hnhits de théâtre des anciens.
2. Ibid,, t. VIII, p. 188, 199, 211; XV, 255; XIX, 219, etc.: sur /a récitation des tragédies anciennes; sur les avantages que la tragédie
ancienne retirait de ses chœurs ; sur cette question : S'il est nécessaire
qu'une tragédie soit divisée en cinq actes ; sur Voriyine et les progrès
de la trar/édie ; etc.
3. Ibid., t. II; p. 438: sur V ancienneté des symboles et des devises
établie par l autorité d'Eschyle et d'Euripide, etc.