Voyez, plus haut, p. 228 sqq
SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE
défaut de plan. On retrouve en lui chacun des traits de
cet utile conseiller qu'Horace* et après lui Despréaux
recommandent au poète de chercher:
Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible,
Sur VOS fautes jamais ne vous laisse paisible; Il ne pardonne pas les endroits négligés; Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés; 11 réprime des mots Tambitieuse emphase; Ici le sens le choque, et plus loin c'est la phrase; Votre construction semble un peu s'obscurcir, Ce terme est équivoque, il le faut éclaircir : C'est ainsi que vous parle un ami véritable*.
Le zèle qu'apporte La Harpe à cet emploi n'est pas tout
à fait ce zèle bienveillant de l'amitié dont parle Boileau. La
Harpe ne veut pas seulement ramener le talent qui s'égare
dans une fausse route, vous croiriez qu'il veut encore le punir de ses écarts. On l'a dit, et je ne puis mieux faire
que de le répéter, « il poursuivait le mauvais goût avec une sorte de haine'. » Il le combattait à outrance, comme un ennemi personnel, et ne lâchait prise qu'après l'avoir fait expirer lentement, sous les traits redoublés d'une raison puissante et d une éloquence toute passionnée. C'est là un
de ses mérites ; c'est aussi un de ses défauts. Dans sa polémique véhémente, mais sans retenue et sans mesure, on ne
retrouve pas toujours cecenseur de bonne compagnie, dont
nous parle Horace*, qui ne fait point usage de toutes ses forces, qui les modère même à dessein, comme pour se faire pardonner d'avoir raison. La Harpe n'est point arrêté par un semblable scrupule ; il use quelquefois si orgueilleusement, si cruellement de la victoire, qu'on se sent pris de pitié pour les vaincus, et qu'on se mettrait presque,
contre lui, du parti des mauvais écrivains. Cette chaleur
qu'il montre dans le blâme, il la porte aussi dans l'éloge ;
il sait parler éloquemment des grands génies ; il trouve des
paroles dignes du portrait d'un Homère, d'un Démosthène,