‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 841 sur 893 · Sat.y I, X, 13 sq · texte numérisé non relu

Sat.y I, X, 13 sq

JUGEMENTS DES CRITIQUES

d'un Cicéron, d'un Tacite, d'un Racine, d'un Voltaire; on

voit toutefois qu'il est encore moins inspiré parle scntimcnl

de leurs beautés et par l'amour de leurs œuvres que par

une vive aversion pour les détracteurs de leur gloire; il y a toujours quelque méchant auteur, quelque critique mal avisé, qui paye les frais de son admiration, et sur qui elle retombe de tout son poids. La passion, on peut le croire, a dû plus d'une fois altérer ses jugements; il faut souvent en retrancher ou y ajouter ; il s'étend sur le panégyrique de ses

amis, sur la censure de ses ennemis, avec un excès de complaisance qui se traduit dans son ouvrage par les plus choquantes inégalités. Mais enfin cet ouvrage, malgré ce défaut de proportion, malgré les oublis nombreux et les lacunes considérables qu'on y peut remarquer, malgré les vices nécessaires d'une composition précipitée et conduite presque sans dessein au gré de l'intérêt du moment, et du désir d'un auditoire dont il fallait étudier et suivre les caprices, malgré les préventions, inévitables sans doute dans un temps où dominait l'esprit de coterie, mais qui se mêlent sans cesse aux arrêts que la justice seule aurait dii dicter,

n'en est pas moins, par le sens droit, par le goût sévère qui

s'y montrent, par la clarté, la correction, l'élégance, le

mouvement facile et naturel du style, un des plus beaux

monuments de la critique, un des plus précieux titres de notre littérature ; et, lors même qu'on se croit forcé, dans Tintérêt de la vérité, supérieur à toute autre considération, de retirer quelque chose à cet éloge, on n'en doit parler qu'avec cette réserve dont Quintilien veut que l'on use envers les productions qui font honneur à la littérature, envers les maîtres de l'art.

Après avoir protesté de mon estime pour les travaux de La Harpe, m'accordera-t-on le droit de rechercher, sans esprit de dénigrement, mais avec liberté, avec franchise, ce qui manquait à sa critique, et ce qui l'a rendue si impuissante à comprendre le génie dramatique des Grecs ? Et pourquoi ce droit me serait-il refusé? Pourquoi ne me serait-il pas permis de juger celui qui se constitua le juge universel, et qui exerça ce ministère avec une rigueur dont

SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE

on a pu blâmer l'excès? Lui-même invoqua souvent contre

l'autorité des grands noms les droits de l'examen. « .... Y

a-t-il donc, disait-il avec une raison que n'aft'aiblit point la

véhémence un peu déplacée qu'il porte dans les discussions de ce genre, y a-il donc en littérature des traditions à la

fois erronées et respectables, qu'il faille conserver sous un

voile que personne n'ose déchirer sans être sacrilège ? Quoi ! les opinions de l'esprit sur les arts de 1 esprit ne sont pas

libres? Je conçois que les vérités qui peuvent blesser les

vivants soient délicates et dangereuses ; mais celles qui ne

regardent que les morts, faut-il aussi nous les défendre? et

dans les disputes purement littéraires, oii il semble que le

seul danger soit d'avoir tort, le danger le plus grand de

tous sera-t-il d'avoir raison*?... » Voilà ce que répondait La Harpe à ceux qui le blâmaient d'oser s'attaquer au

grand Corneille ; voilà ce que je puis répondre aux personnes qui me reprocheraient de prendre trop de licences avec l'auteur du Cours de littérature, en lui demandant

compte des principes étroits, des règles arbitraires au nom desquelles il condamnait si légèrement ce qu'avait approuvé l'antiquité.

Il n'est point d'esprit qui n'ait ses bornes ; La Harpe,

qui fait preuve d'une sagacité merveilleuse dans la censure

des défauts, ne possède peut être pas au même degré le sentiment de la beauté. Le comble de l'art est trop souvent

pour lui dans l'absence des fautes, dans le mérite de la difficulté vaincue. Son approbation ne faitqu'absoudre, comme onladit^ spirituellement de la critique moderne, dont il est en cela le représentant. En outre, ses obseç'ations se

renferment dans un cercle fort resserré. Elles ne portent

guère que sur l'artifice de la composition et du style, c'està-dire sur les formes extérieures de la littérature, plutôt

que sur cet esprit de vie c^ui l'anime intérieurement, et

qu'elle tient de sa conformité avec les lois générales de la nature humaine, avec le génie particulier des diverses époques. Il ne la rapporte ni à l'histoire des sociétés, ni à la

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