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ET L*HISTOIRE DE LA CRITIQUE CHEZ LES GRECS

Un point de vue différent a permis à M. Egger de distinguer, dans cette histoire, une époque antérieure à celle

où les philosophes s'élèvent, par la spéculation, à l'idée même de l'art, ou demandent aux données de l'expérience la connaissance de ses lois. Aussitôt que, dans des concours solennels, les rhapsodes, ces antiques interprètes de l'épopée, et plus tard les poëtes lyriques, tragiques, comiques se disputent le prix de la poésie ; aussitôt que des hommes doctes, des hommes de goût, s'occupent officiellement de rassembler en corps d'ouvrage les vers jusque-là dispersés, confiés à la seule mémoire et récités au hasard, d'Homère, d'Hésiode, des autres chantres du cycle

épique, ou bien encore de protéger, par l'établissement

d'un exemplaire authentique, contre les altérations qu'y

introduisaient le caprice des comédiens et l'industrie des

arrangeurs, le texte des chefs-d'œuvre dramatiques, mesures littéraires, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui marquèrent le gouvernement de Pisistrate et l'administration de l'orateur Lycurgue ; aussitôt, selon M. Egger, et il est difficile de n'être pas de 8on sentiment, entrent en exercice chez les Grecs et la critique qui juge du mérite des œuvres, et même celle qui s'y associe par l'intelligence délicate de leur caractère et le soin curieux d'en assurer rintégrité. Déjà on peut pressentir de loin tout ce travail

d'appréciation, de classification, de restauration, d'expli-

cation par lequel finira, dans Alexandrie, la critique grecque. Son premier éveil est raconté yarM. Egger dans des

pages fort intéressantes, et que recommande un heureux mélange d'érudition et de sagacité.

S'arrêtant avec quelques détails à l'institution fort démocratique de ces cinq juges tirés au sort dans tout le peuple d'Athènes pour faire en son nom ce qu'il faisait primitivement lui-même, c'est-à-dire pour décerner le prix de la tragédie, de la comédie, se demandant comment on

avait pourvu à ce que ces cinq juges, ainsi improvisés, fussent garantis de erreurs auxquelles pouvaient les entraîner, comme l'a dit Platon *, les acclamations irréfléchies 1. De Leg.j II ; t. Vil, p. 88 de la traduction de M. Cousin.

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SUR LA POETIQUE D ARISTOTE

de la foule ou leur propre ignorance, M. Egger suppose qu'ils n'étaient pas choisis au moment du spectacle, mais quelque temps auparavant; qu'une connaissance préliminaire des pièces, acquise soit aux répétitions, soit par

la lecture de copies distribuées à cet effet, les avait préparés d'avance à rexercice de leur difficile ministère; que

la représentation publi [ue n'était pour eux qu'une dernière et solennelle épreuve où leur opinion quelquefois

se confirmait, quelquefois aussi se corrigeait au contact d'une opinion moins savante, mais plus sympathique et plus soudaine, celle de l'immense auditoire convié aux fêtes de Bacchus. Cette conjecture est ingénieuse, mais c'est une simple conjecture : M. Egger en convient, et elle a contre elle précisément^ ce qu'il raconte un peu plus loin, d'après Plutarquair-^e la représentation fameuse 011 le jeune Sophocle l'emporta sur le vieil Eschyle. Dans

son récit, c'est bien évidemment sur le lieu même du

combat, quand la lutte va s'engager, que les juges sont institués d'une façon tout extraordinaire : « L'auditoire,

« dit-il, était partagé entre les deux rivaux; on allait en « venir aux mains. L'archonte Aphepsion n'osait plus

« tirer au sort, selon l'usage, les noms des cinq juges.

« Cimon, tout couvert de la gloire d'un de ses récents

« triomphes (c'était quelques jours après qu'ayant paci-

H fié les mers de Grèce il venait de rapporter à Athè-

« nés les ossements de Thésée), arrive au théâtre avec

m ses neuf lieutenants. A peine eurent-ils fait aux dieux « leur prière accoutumée, que l'archonte, par une inspi- « ration soudaine, ordonne à ces dixjuges de désigner le « vainqueur: ils nommèrent Sophocle. L'auditoire ému « respecta néanmoins l'arrêt des généraux victorieux, el « l'éclat du jugement fit taire les jalousies et les rivalités.

Il est vrai que le lendemain Eschyle, humilié, partit

« pour Syracuse* ... »

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