ET L HISTOIRE DE LA CRITIQUE CHEZ LES GRECS
Mais revenons à-ces débuts de la critique grecque dont M. Egger s'est appliqué savamment, ingénieusement, à restituer l'histoire. Il eût pu, ce me semble, en chercher la trace, non-seulement chez les premiers juges, les premiers éditeurs des anciens poëtes, mais chez les poètes
eux-mêmes, qui d'une inspiration d'abord toute naïve ont
passé à la conscience de leur art, et par certains traits,
qu'il eût été intéressant de recueillir, en ont quelquefois révélé le secret.
Ainsi, quand à l'épopée héroïque succède, par une progression naturelle, l'épopée historique, l'auteur ou l'un des auteurs de cette révolution, un contemporain d'Hérodote, selon les autres de Thucydide, Chérilus, se plaint au début d'un poëme consacré à célébrer la victoire des Athéniens sur Xerxès, de sa Perséide, en poëte sans
doute, mais aussi un peu en critique, de la nécessité
qui le contraint, comme quelquefois avant lui les poètes
dramatiques, de chercher, hors des sujets épuisés de la
fable, un sujet nouveau dans l'histoire :
«Heureux le serviteur des Muses habile à chanter en ce temps ou le champ poétique n'était pas encore moissonné. Maintenant que les parta«:es sont faits, que les arts ont reçu leurs limites venus les derniers dans le stade, nous sommes laissés en arrière. En vam nos yeux cherchent de toules parts, point de char nouveau à monter'. » • ' t-
Ainsi encore, pour passer de la poésie épique à ce qui
lui a succédé, à la poésie lyrique, Pindare, aux mouvements* aux transports en apparence involontaires, se possède assez cependant poumons faire en certains endroits comme confidence de sa poétique.
^ Tantôt il distingue ou rapproche des monuments de l'art ceux qu'il élève dans ses vers :
« Je ne suis point un sculpteur qui travaille à des statues toujours fixées sur leurs bases immobiles. Partez sur tous les
1res répétitions du même genre qui pourront se rencontrer dans la .«uite de cet article.
1. Voyez Anstot., Rhet., III, 14, 4, et, à la suite de l'//^«ode de
MM, Firmin Didol, 1840, p. 21 et suivantes, les fragments de Chérilus rassemblés et commentés par M. Fr. DObner.
SUR LA POETIQUE D ARISTOTE
vaisseaux, sur toutes les barques, vers harmonieux, etd'Egine allez annoncer partout que le fils de Lampon, le robuste Pythéas, a emporté aux jeux de Némée la couronne du double combat'. »
a: Veux-tu (ôTimasarque) que je consacre au frère de ta mère, à Calliclès. une colonne d'une blancheur plus éclatante que le marbre de Paros * ? »
« Ramener ton âme sur la terre, je ne le puis, Mégas. Ce
serait un fol espoir, une vaine entreprise ; mais il m'est permis d'ériger, en Tlionneur de ta tribu, des Chariades, le sonore
monument des Muses *. »
Tantôt rapportant, sans vouloir y ajouter foi, une histoire injurieuse pour la divinité, il semble discuter les devoirs et les droits du poète à l'égard des traditions mythologiques :
« Il est certes bien des merveilles véritables, mais souvent aussi les récits des hommes sont emportés au delà de la vérité par les séduisants mensonges de la fable. La gràcedu discours, qui nous rend toutes choses agréables et douces, répand sur
ces récits une beauté persuasive, et l'incroyable même y devient digne de foi. Aux jours à venir les lémoi^ages véridiques. Il
convient toutefois que Thomme ne prête aux dieux que du
bien: moindre alors est la faute*. »
Ces élans rapides, ces sortes de bonds poétiques qui le portent à tout instant vers les sujets divers groupés par son art autour de son sujet principal, Pindare les définit
par d'admirables images:
e S'il faut célébrer leur prospérité, la force de leurs bras, les combats rendus par leur épée, si loin que s'imprime sur le sable Télan de mes rivaux, j'ai des genoux souples et forts, et les
aigles s'élancent au delà de la mer *. »
Les épisodes où il s'eagage ne sont jamais si longs
qu'il en perde le souvenir de son point de départ, qu'il ne
sache et ne dise quand et comment il en doit revenir. « Déplus longs discours me sont interdits par la loi de mon
sujet et les heures qui se hâtent. »
l. Nem., V, 1. —2. Nem , IV, 130. — 3. J^Tm., VIII, 75.0. Schol 4. Oiymp., I. 43. Cf. Otymp., XIV, 7 ; Netn., VII, 33. b, Nem., V, 34.
ET l'histoire de LA CRITIQUE CHEZ LES GRECS. 421
« N'avançons point au delà de Gadès, vers les ténèbres du couchant. Tournons vers l'Europe la proue de notre navire. Comment, en effet, tout dire sur les enfants d'Éacus ' ?
« Bien long serait le retour par la route des chars, car déjà le temps me presse ; mais je sais un sentier plus court, et c'est un art où je l'emporte sur beaucoup d'autres*. »
Je rapporte ces passages comme ils me viennent, un
peu au hasard, regrettant d'avoir eu à les rendre moi-même et de ne pouvoir les citer dans la belle traduction que nous
promet une plume illustre, et qu'il est à souhaiter qu'elle
ne nous fasse pas trop attendre. On pourrait, je m'imagine,
en rassembler bien d'autres de cette sorte, où Pindare paraîtrait, sans cesser d'être un grand lyrique, le commentateur de ses odes.
\ Peut-être cette intelligence distincte, cette ingénieuse explication de son œuvre, ne se trouveraient-elles pas chez le poète qui, au temps du Thébain Pindare^ fondait à Athènes la tragédie grecque, Il y aurait plus de chances
de la rencontrer chez son successeur, qui précisément a dit de lui, comme on le rapporte : « Eschyle fait ce qui
est bien, mais il le fait sans le savoir. » Un tel mot est d'un artiste initié aux secrets de son art et qui a dû, en plus d'une occasion, les révéler. Il s'accorde assez avec la tradition qui attribuait à Sophocle un traité en forme
sur le chœur*.
Mais des traités à cette date n'offrent qu'une exception ; la poésie a été, chez les Grecs, la première forme de la critique. Leur liiténiture, tout animée, toute vivante, ne s'exprimait guère par les li\Tes ; elle s'exprimait surtout
par la parole à la tribune, dans 1 s écoles, dans les temples, sur le théâtre. Quand la critique, à son tour, produisit de cette manière ses jugements et ses vues, ce fut par l'organe des poètes dramatiques, d'Euripide d'abord, chose étrange, et, ce qui l'est moins, d'Aristophane, comme en général des poètes de l'ancienne, de la moyenne, et même de la nouvelle comédie. Ce fait curieux avait déjà attiré