ET L*HIST01RE DE LA CRITIQUE CHEZ LES GRECS
peuple d'Athènes ; il va trouver Euripide et lui emprunter force pièces de cette friperie dramatique par laquelle il est en possession d'émouvoir le public d'Athènes : les habits en lambeaux de Phénix aveugle, de Philoctète mendiant, du boiteux Bdlérophon ; les iiaillons de Té-
lèphe surtout, placés dans la garde-robe tragique du poète
au-dessus des guenilles de Thyesle, parmi celles d'///o. Il
demande tant de choses de cette sorte, qu'Euripide se plaint
qu'on lui enlève toute une tragédie.
Un des meilleurs passages de la comédie à^^Nuèes^ est celui où Strepsiade raconte comment a commencé sa querelle avec son fils Philippide, par une contestation littéraire. Strepsiade a demandé à son fils de lui chanter, à la fin du repas, quelque chose de Simonide : « Vieille couce tume ridicule, méchant poëte, » a répliqué le jeune
homme, peu respectueux pour les usages et la littérature
du temps passé. « Eh bien ! a repris le père, quelque
ce chose d'Eschyle. Méchant poëte encore, dur, ampoulé,
« bruyant. — Quelque chose donc de plus moderne. — c. Ahl bien volontiers. » Et le jeune homme a chanté des
vers du poëte favori de la jeunesse, du poète à la mode, des vers d'Euripide sur un inceste. De là la dispute, et Strepsiade battu par son fils, qui prétend être dans son
droit, et le prouve même au moyen de la science nouvelle que l'insensé Strepsiade la envoyé apprendre chez
les sophistes; ne disons pas, commf- Aristophane, chez
Sociate, qui ne lui eût certes enseigné rien de pareil.
N'est-ce pas là une image spirituelle et plaisante de ces
querelles du temps passé et du temps présent, des anciens et des modernes, qu'amènent partout, entre les diverses générations, le renouvellement de l'art et la succession des écoles, l'avènement des talents nouveaux, des formes nouvelles?
Cette querelle a été pour Aristophane le sujet d'une comédie entière, les Grenouilles. Bacchus a été chercher aux
enfers un poëte pour son théâtre qui en manque depuis l. V. 1347 sqq.
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SUR LA POETIQUE D'ARISTOTE
la mort d'Euripide et le départ d'Agathon, enlevé à Athènes par le roi de Macédoine, Archélaûs. Devant lui se disputent le sceptre tragique le vieil Eschyle et Euripide. Ainsi est introduite, sous des formes bouffonnes, une comparaison pleine de sagacité, de profondeur même
entre les deux formes de l'art que représentent l'un et l'autre poète ; le parallèle, partial sans doute, mais exagérations à part, frappant de vérité, de ces génies
divers. Un trait négatif, qu'il ne faut point oublier, c'est que Sophocle, dont la pure beauté tient comme le milieu entre le grandiose d'Eschyle et les réalités d'Euripide, est mis hors de cause et ne reçoit que des hommages.
La pièce d'Aristopbane nefutpoint couronnée, mais elle a survécu à celle qui a obtenu la couronne, les Muses de
Phrynichus, ou, devant ces déesses, se plaidait un procès analogue entre Euripide et Sophocle.
Avant Phrynichus, avant Aristophane, on avait fait de même. Un vieux poète comique, Phérécrate, dans ses KpaTraTa>>oi, avait déjà montré dans les enfers le grand Eschyle et l'avait fait parler magnifiquement de lui-même. Voici, entre autres, une des paroles qu'il mettait dans sa bouche :
« Je leur ai construit, je leur ai donné un art plein de grandeur *. •
Ces attaques, ces parallèles passionnés se continuèrent dans la comédie moyenne. Cette comédie à laquelle était
interdite la politique, trouvait un dédommagement dans
les choses philosophiques et littéraires; les philosophes et les poètes payaient pour les hommes d'Etat désormais à l'abri. Un Alexandrin, Antiochus, a consacré tout un livre à la revue des poètes tournés en ridicule par la moyenne comédie*. C'étaient particulièrement des
poètes tragiques, Denys de Syracuse entre autres, ce poète à la façon de Frédéric, dont les comic^ues raillaient
1. Schol. Aristoph. Pac, 758. Voyez Meineke, frag. com. grccc, t. II, p. 289.