‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 89 sur 893 · CHAPITRE DEUXIÈ31E · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈ31E

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liCs §ept Chefs deYunt Tlièbci.

Des Suppliantes je crois devoir passer aux Sept Chefs devant T/ièbes, C'est encore un ouvrage propre à nous montrer comment de Tode et de l'épopée naquit, chez les

Grecs, la tragédie, celte composition de caractère in-

décis, lyrique et épique tour à tour , et où du rapprochement des deux genres jaillit, pour ainsi dire, le drame.

Qu'y voyons-nous en effet? Gomme dans ces œuvres de la scène primiiive, dont la tradition seule a conservé le souvenir, un long chœur dans lequel sont exprimés le trouble et les alarmes d'une ville assiégée; par intervalles, quelques récits qui fout connaître les progrès, les vicissitudes de Faltaque et de la défense; et, enfin, perdue au milieu de celle poésie toute générale, ainsi que les sentiments et

les tableaux qu'elle exprime, l'expression plus individuelle,

et par là plus théâtrale, de la rivalité des princes de Thè-

bes, les deux fils d'Œdipe.

Plus tard, quand la tragédie, qui s'ignore et se cherche encore, aura conscience d'elle-même, connaîtra sa nature

et ses lois, toutes ces grandes et fortes images de la guerre

que développe si complaisamment le génie d'Eschyle, ne

seront plus pour elle qu'un accompagnement et qu'un

cadre, et cet épisode terrible et touchant que le chantre des Sept Chefs semble rencontrer par hasard, et qu*il marque

,en passant de quelques traits énergiques et rapides, elle s'y

renfermera presque tout entière*.

La pièce d'Eschyle s'ouvre par un spectacle imposant,

1. Voyez plus loin, liv. IV, le chapitre ix sur les Phéniciennes d'Euripide, et sur les divers ouvrages, anciens et modernes, où a été traiié le même sujet.

LES SEPT CHEFS

qui a pu servir de premier modèle à la magnifique exposition de YOEdipe roi. Tout le peuple de Thèbes y paraît

rassemblé, pour recevoir, à rapproche de l'a&saut, les ordres de son souverain et de son général; ne le nommons pas autremeut, tant qu'il n'apportera sur la scène que son

caractère officiel, et que quelque mouvement passionné n'aura pas fait connaître en lui le frère* de Polynice, le

superbe et farouche Etéocle. A ce pompeux appareil répond Télévation, la hardiesse d'un langage qui ne fléchit pas, lors même que le roi thébain cède la parole à un personnage subalterne, à un espion chargé d'observer les assiégeants,

et qui en rapporte des nouvelles.

Tout le monde connaît le ton de son début par les

éloges de Longin^, et plus encore par la traduction de

Loileau :

Sur un bouclier noir, sept chefs impitoyables

Épouvantent les dieux de serments effroyables. Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger, Tous, la main dans le sang, jurent de se venger; Us en jurent la Peur, le dieu Mars et Bellone *.

Eschyle a transporté aux portes de Thèbes et dans son

sujet ce qui, selon la tradition, avait eu lieu à Argos.

Du temps de Pausanias *, on montrait dans cette ville un

aulel de Jupiter, sur lequel les alliés de Polynice avaient,

disait-on, juré de perdre tous la vie plutôt que de revenir sans l'avoir rétabli. Ces alliés, nous apprend ailleurs

Pausanias*, la tradition les faisait plus nombreux que

n'a supposé Eschyle. Ainsi, à Delphes, les Argiens avaient dédié leurs images au nombre de huit, parmi

lesquelles manquait celle de Parthénopée, dont a parlé le poète, et se trouvaient celles d'Adraste et d'un Alitherse,

dont il n*a rien dit. En revanche, ils s'étaient conformés

1. Le frère aîné, selon Eschyle {Arg. Grœc. C^ Eurip., Phœniss. ^

71, schol.) ; le plus jeune, chez' Sophocle (Œd. Col., 3Gij,schol., 1298).

2. Subi. y xin. Aristojihane le loue en le rappelant, non sans un mélange, du reste inoflénsif, de parodie, dans sa Lysistrate, 188 sq.

3. V. 42 sqq. — 4. Corinth.j xix. — 5. Ibid., xx. Cf. Baot., ix.

ESCHYLE

à sa tragédie dans leur propre ville, où s'élevaient les

Statues des Sept Chefs seulement dont il a consacré la

mémoire. De son temps, Pindare * en a parlé comme lui.

Ses successeurs, Sophocle et Euripide, en ont reproduit la liste désormais arrêtée par Tautorité de son œuvre : le premier, tout entière, dans quelques vers de VŒdipe à Colone^\ le second, avec quelques variantes, dans une

scène intéressante des Phéniciennes^, et une autre scène des Suppliantes^ Car il ne s'est pas piqué, àcet égard, d'un plus complet accord avec lui-même qu avec Eschyle et Sophocle.

Revenons à notre texte. Ce qui suit l'admirable serment, si bien rendu par Boileau, a été moins célébré, moins cité, et était aussi digne de Têtre. Ces chefs doivent périr sous les murs de Thèbes ; ils le savent, et n'et paraissent point ébranlés. Le poëte, par l'organe de son espion, nous les représente plaçant sur le char d'Adraste, le seul qui doive revenir de cette expédition , des gages de souvenir pour leurs parents; « des pleurs dans leurs yeux, mais dans leur bouche nulle pitié « : » trait admirable , trait homérique, qui, par la vive et concise expression de deux sentiments contraires, rappelle le sourire,

humide de larmes, de la mère d'Astyanax •.

Ge récit est tout rempli de peintures belliqueuses où brillent l'éclatante imagination d'Eschyle et Taudace figurée de son style. On jugerait mal de ce dernier mérite par les traductions, impuissantes à le reproduire, par les imitations de La Harpe, par celle même de Boileau, élégantes, nobles, pompeuses, je le veux bien, mais aux-

1. Ohjmp. , VI, ^3. — 2. V. 1309 sqq. ^ 3. V. 119 sqq. — 4. V. 863 sqq. Voyez sur la variété des traditions.

a Pegard de ces noms, Apollod., Bibl., III, 6, et le tableau comparatif dressé par Stanley, édition de Butler.

5. V. 50. -- 6. iliad.j VI, 484. Stace se souvenail-il de ce beau trait d'Eschyle lorsqu'il a peint le courage de ces chefs argiens amolli, au moment des adieux, par les larmes de leurs proches?

Illi, quîs ferrum modo, quîs mors ipsa placebat, Dant gemit'js, fractœque labant singultibus irae.

(7"/*e6., IV, 22.)

LES SEPT CHEFS

quelles la sage réserve de notre langue interdit ces mois

de Structure gigantesque et bizarre, ces métaphores longuement et hardiment continuées, dont les termes extrêmes

se heurtent et s'entre-choquent, au lieu de s'unir et de se fondre comme veut l'usage ordinaire. C'est dans les vers grecs qu'il faut voir « ce flot terrestre de combattants, que soulève à grand bruit le souffle de Mars, contre le gouvernail de Thèbes et son pilote Étéocle *. >•

Réduit à de telles extrémités, le jeune prince s'adresse pathétiquement aux dieux, et conjure, avec leur courroux, celui de l'implacable furie déchaînée contre les enfants

d'Œdipe par la malédiction d'un père*. Ainsi s'annonce, pour la première fois, dans cet ouvrage, rinlérêt qui doit plus tard s'y produire, et seul en faire un drame.

Cependant l'épopée, qui jusqu'ici a occupé la scène, s'en relire pour y laisser paraître, à son tour, la poésie lyrique. Les jeunes Thébaines qui forment le chœur, fort naturellement, car les Thébains sont sur les remparts prêts à recevoir l'ennemi, donnent cours aux craintes que leur inspire Tattaque des Argiens». Du haut de la citadelle, c est le lieu de la scène *, où elles ont cherché un refuge, elles aperçoivent le tourbillon de poussière qui les précède, « mfissager muet^ mais visible et fidèle, de

leur approche; * elles croient entendre le sifflement des dards, le chop des lances et des boucliers, le fracas des chars roulant dans la plaine, le bruit des freius et des chaînes secoués par les coursiers, le cri des essieux qui rompent sous le poids. Ces vives images, relevées par le mouvement tumultueux, l'éclat retentissant et imitatif des paroles, et qui rendent d'avance présent aux spectateurs le combat lui-même, sont mêlées d'ardentes supplications & tous les dieux protecteurs de Thèbes. Tel est le

b. Voyezplushaut,p. 174, dans une citation des Suppliantes, V. 1«2, la même expression. Dans VAgamemnon, v. 479, l'approche du messager qui apporte à Clylemnestre la nouvelle de la prise de Troie, lui est aussi attestée par la poussière, sœur de la boue, ajoute étrangement le poêle, qui ailleurs, dans les Sept Chefs, v. 479, appelle la fumée la sœur du feu.

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ESCHYLE

dessin de ce Leau chœur, dessein habilement caché sous le

désordre qu'exigeait la vivacité de la situation. C'est une Chose digne de remarque que, chez les Grecs, la fougae de

1 imagmation en apparence Ja plus emportée, l'inspiration

qui semble la plus abandonnée, la plus capricieuse ne courent cependant pas sans règle et s'enferment dans une

carrière que l'art a pris soin de tracer. N'oublions pas de rappeler que ce qui n'est plus pour nous qu'une ode, des plus vives, il est vrai, et des plus entraînantes, était encore sur la scène grecque, un spectacle animé par une exprès^ sive pantomime. Sans doute ces chants de la terreur et du desespoir devaient produire sur l'âme un effet puissant

quand les sens étaient en même temps frappées par la vue

de cette troupe plaintive, courant, dans sa déresse, d'un

autel à 1 autre et embrassant, de ses mains suppliantes,

les statues des dieux'.

Au milieu de tout ce mouvement, survenait Étéocle oui gourmandait la faiblesse des jeunes Thébaines, leur repro-

chait d amollir, par leurs lamentations, le courage des citoyens; leur prescrivait, leur enseignait, par son exemple, une manière plus belliqueuse d'invoquer l'aide des dieux La rudesse de ses paroles choque aujourd'hui, avec raison" notre délicatesse; mais dans le temps où on la supportait'

elle élait sans doute conforme aux mœurs publiques- el

ce passage, avec d'autres semblables, é^ars dans 'ce

tliealre, est un témoignage historique de lëlat de depen-

leTfemmes "''P'"'''"" °" ^^ <='v"'^«'io° grecque retenait

Toutefois il est difficile, même pour le despotisme le plus dur el le plus menaçant, de réduire tout à fait au silence la frayeur et la plainte. Ktéocle, dans une contestation quine manque pas de naturel, mais qui paraît bien

prolongée, ny parvient qu'avec peine; et encore, il „'a

LES SEPT CHEFS

pas plutôt disparu de la scène, que les sentiments un moment comprimés par sa présence y éclatent de nouveau et avec une force toujours croissante. C'est un appe!

pressant à la protection des dieux gardiens de Thèbes, et

qui ne peuvent trouver ailleurs une demeure plus digne d'eux. C'est le tableau des affreuses calamités qui accompagnent la prise d'une ville : le pillage, l'incendie, le meurtre, les enfants égorgés sur le sein des mères, les femmes livrées à la brutalité du soldat ou partagées comme un butin et entraînées en esclavage, tout ce que la barbarie des temps ajoutait de cruautés et d*outrages aux suites nécessaires de la guerre, ce qui doit frapper avant tout Timagmation effrayée du personnage qu'Eschyle

fait parler*.

Eq cet endroit se place la scène capitale de l'ouvrage,

celle qui lui a donné son titre. Étéocle apprend, de l'espion, les noms des sept guerriers entre lesquels le sort a partagé l'attaque des sept portes de Thèbes, et il leur

oppose, pour les combattre, autant de guerriers thébains.

De là résulte une longue énumération que le chœur interrompt, à chaque révélation nouvelle de l'espion, à chaque nouvelle décision d'Étéccle, par des imprécations

contre l'ennemi de la pairie, par des vœux pour son défenseur. Une telle scène n'a rien que d'épique, et, en lisant toutes ces descriptions de combattants et d'armures,

on pourrait croire, comme La Harpe, lire V Iliade, si le langage perpétuellement figuré d'Eschyle avait plus de ressemblance avec la simplicité d'Homère.

Ici encore on est trompé par la timidité des traductions ; et, pour en donner un exemple, le poète grec ne dit pdS prosaïquement, comme on le lui fait dire, que sur le bouclier de Gapanée est écrite, en lettres d'or, celte devise :

« Je brûlerai la ville. » C'est Capanée lui-même qu'il fait

parler, et qui, par l'emblèrae et les caractères tracés sur

ses armes, crie aux Thébains cette terrible menace*. Ailleurs, ce sont les globes d'airain dont est bordé Técu de

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