‹ Études sur Molière: le Tartuffe par ordre de Louis XIV; le véritable prototype de l'imposteur. Recherches nouvelles, pièces inédites publièesChapitre 2 sur 18 · ET SUR · texte numérisé non relu

ET SUR

uoique fondée, tout autant que le Misanthrope ex. que VA vare, sur l'étudedu cœur humain, aux passions duquel la suite dû-temps n'apporte que des modifications insensibles, il faut reconnaître dans la comédie de V Imposteur un type moins universel, plus contemporain et spécial à la société dévote de la première moitié du règne de Louis XIV. On s'étonne,

Le T

ARTUFFE

depuis deux siècles que le Tartuffe I ait pu être joué en France sous ce prince, roi catholique par excellence, et de tous les rois le plus soucieux des intérêts de son culte. Les éditeurs du Mémorial de Sainte-Hélène placent dans la bouche de leur maître des paroles de surprise pour la hardiesse de Molière et la faiblesse momentanée du Grand Roi. Ce

1 II faut écrire Tartuffe, par respect pour l'orthographe de Molière, qui est logique. Si « Tartuffe » et « truffe » ont une même origine, comme on le prétend avec raison, il n'y a aucun motif pour les écrire différemment. « Tartufo est la contraction de Tartufolo, une truffe » (Littré).

Le Duchat, dans ses annotations au Dictionnaire étymologique de la langue française, par Ménage, édition de 1750, 2 vol. in-fol., explique avec plus de développements l'orthographe des deux F. « Je suis « très-persuadé que le Tartuffe de Molière est pris de « l'italien tartufolo qui signifie une trufjle, ou comme « on parloit autrefois, truffe. Or, comme notre vieux « mot truffer signifie tromper, et qu'on a même dit « se tromper de quelqu'un pour se truffer de quel- « qu'un, Molière a appelé Tartuffe, un homme trom- « peur, et aussi difficile à pénétrer que les trufjle s ou « truffes, qu'on ne trouve et qu'on ne découvre qu'avec « beaucoup de difficulté. Nous avons dit autrefois tar- « tuffe pour truffe ou trujjle ; et c'est probablemen « de ce vieux mot françois que Molière a pris son Tares, tuffe, dans la signification de truffeur ou de trom- « peur. Le traducteur françois du traité de Platine,

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passage est cité souvent1 : on veut montrer que le théâtre ne jouit plus aujourd'hui des libertés qui lui étaient acquises autrefois. Or il s'en faut de beaucoup qu'on soit dans le vrai en portant un tel jugement, du moins en ce qui concerne le Tartuffe.

Depuis que la scène française existe, la censure coexiste à côté d'elle. L'une et l'autre

« intitulé De honestâ Voluplate, dans l'un des cha- « pitres du livre 7, folio M. 62, verso, parle de la « truffe sous le nom de tartuffe et il a intitulé des a Truffles ou Tartuffes, l'un des chapitres du livre « 9, fol. M. 84, verso, édition de Paris, i5o5. »

L'expression signalée par le Duchat existe encore aujourd'hui dans le patois du Rouergue. On y emploie couramment les mots se truffer dans le sens de se moquer.

Tartuffe est l'orthographe adoptée par Molière dans l'édition originale de sa pièce, orthographe suivie dans les plus anciennes éditions de ses œuvres, orthographe suivie encore dans la Critique du Tartuffe, 1670, et dans la Lettre sur la Comédie de l'Imposteur, 1667. On peut du reste consulter sur cette question la curieuse monographie de M. le docteur Desbarreaux-Bernard : « De l'orthographe du mot Tartuffe. Paris (Toulouse), i865. » In-12 de 14 p., tiré à 60 exemplaires numérotés à la presse.

1 « Je n'hésite pas à dire que, si la pièce eût été faite de mon temps, je n'en aurais pas permis la représentation. » (Edition de 1842, II, p. 48).

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sont l'œuvre du prince, et celui auquel on attribue le mot célèbre « l'Etat c'est moi » aurait pu dire beaucoup plus justement encore « le théâtre c'est moi ». La littérature du xviic siècle fut soumise au joug sous lequel tout pliait en France; la satire dramatique principalement ne s'exerçait que contre des ridicules fort bénins, et les audaces philosophiques n'étaient admises que sous les voiles les moins transparents. Si donc, au milieu du silence profond où la comédie laissait les vices sociaux, il s'éleva par hasard une voix que nous trouvons discordante, il faut bien admettre, surtout lorsque cette voix est celle de Molière, et que la scène s'appelle Versailles, que l'œuvre a eu un collaborateur, ou plutôt un premier auteur, et que celui-ci est le Roi1. Les raisons qu'on donnera sont pertinentes, et peu de mots suffiront. Mais, pour nous faire comprendre, il est besoin de rappeler quelques dates et les circonstances

1 Louis XIV se perdait dans les minuties de sa besogne de roi. Il avait la science des « moindres besoins ». « Son esprit, naturellement porté au petit, se plut en toutes sortes de détails. » (Saint-Simon, t. XII, p. 400). « Il régna dans le petit; dans le grand, il ne put y atteindre. » (Fénelon, Télémaque, I. XVIII.)

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dans lesquelles le Tartuffe parut pour la première fois.

L'habit du Tartuffe recouvre un de ces hommes d'affaires (intendants, précepteurs, confidents, comme on voudra) si nombreux au milieu de la cour galante de Louis XIV, et qui, sous couleur de religion, prenaient une grande part au maniement des fortunes dans les familles auxquelles ils s'imposaient. Quantité de ces parasites vivaient grassement aux dépens de leurs dupes, et servaient les intérêts des partis religieux, dont ils recevaient le mot d'ordre. Molière savait que de dignes prêtres remplissaient cette mission, il ne s'est attaqué qu'aux fourbes, qui par le clergé même étaient signalés et conspués1. Voici, par

i C'est la principale différence qui existe entre le hé ros de Molière et celui de l'Arétin. Lo Ipocrito (1542), n'est qu'un fieffé parasite. Il revêt le masque d'hypocrisie pour faire bonne chère et augmenter la somme de ses jouissances. Tartuffe, au contraire, méchant par tempérament, conspire contre le repos et la fortune des niais qui, séduits par son patelinage, le prennent pour un homme de bien. L'Arétin n'osa pas aborder le drame. Heureux de quelques rires, il ne chercha pas à développer dans son Ipocrito tant de belles qualités si bien exposées dans ce monologue digne de Tartuffe et de Don Juan : « Qui ne sait feindre ne sait vivre ; la dissimulation est un bouclier qui émousse toutes les

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exemple, un conseiller des jeunes ecclésiastiques, dont personne encore n'a relevé les paroles, et qui nous apporte une aide précieuse. Ces passages, vu leur date, sont trèsimportants pour l'histoire et la défense du Tartuffe. Us nous montrent un vénérable prédicateur soutenant avec autorité la thèse que Molière, deux ans après, développera sur le théâtre. Les exemples étaient donc assez fréquents de directeurs tombés en faute, pour que leurs chefs dussent les exhorter à plus de retenue? Pourquoi Molière n'aurait- il pas mis à profit un sujet si plein d'actualité, et qui offrait l'avantage de servir tout ensemble les intérêts bien entendus de la religion et de la politique '? « Esvitez la conversation des femmes et mesme des dévotes, dit Tau-

armes. Sous des apparences d'humilité, elle change îa religion en astuce et se rend maîtresse des biens, de l'honneur et de l'esprit des gens... C'est un beau trait que celui du démon se faisant adorer comme un saint... Ceux qui me nourrissent je les loue de leurs vertus, de leur charité... je les rassure sur leurs débauches. Qui ne se montre ami des vices devient ennemi des hommes. »

l Nous ne parlons pas de la nouvelle tragi-comique de Scarron , intitulée Les Hypocrites, où certain aventurier, nommé « Montufar », joue un

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teur dans son « advis aux jeunes prédicateurs », ne leur parlez point seul à seule; ces fréquents entretiens, quoy que couverts de beaux prétextes, ne sont pour l'ordinaire que purs amusemens, engeance d'amour propre et sujets de pensées frivoles qui occupent l'esprit ou en vous, ou en elles. Si vous ne vous tenez sur vos gardes, et si vous n'estes bien sévère à ce sujet, ce sera par ce moyen que le diable vous fera perdre, ou la grâce de Dieu, ou la ferveur en son amour, ou votre réputation, ou tous les trois ensemble. Saint Charles Borromée l, pour nous donner exemple, ne vouloit parler à sa propre sœur, seul à seule, sans tesmoins. »

Ces lignes édifiantes sont tirées de l'ouvrage intitulé « Le Missionnaire de l'Oratoire, ou Sermons pour les advents, caresmes et dimanches de l'année, par le Père Le Jeune,

rôle analogue à celui de Tartuffe. Le personnage mis en scène par Scarron et par Molière, signalé par le Père Le Jeune, se glissait dans la plupart des honnêtes familles à la destinée desquelles présidait un Orgon.

1 Les Jansénistes tenaient en haute estime les œuvres de ce prélat, qui faisaient avec celles de Saint Augustin les frais de la plupart des citations de Port- Roval.

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dit le Père aveugle, prestre de l'Oratoire de Jésus '. »

Pour mieux préciser le cas qui le chagrine le bon père en dit plus long et caractérise ses doléances dans certain sermon où il conseille à ses pénitentes de se méfier des personnes spirituelles, c'est à dire des ecclésiastiques :

« Qui vous diroit que ces visites, ces entrevues trop fréquentes et trop libres vous fairont devenir le scandale de la ville, la risée de vos voisins, la honte de vostre parentage, le crevé cœur de vostre père et mère, la désolation de vostre famille? Peut-estre qu'elles vous fairont mourir sur un eschaffaut par la main d'un bourreau ? Vous croyriez que ce sont des menaces en l'air, vous diriez : « J'aymerois mieux mourir que d'y penser seulement le moindre mal. Il est si esloigné de m'en parler que c'est luy-mesme qui m'en voudroit empescher. C'est mon cousin germain, mon beau frère, mon propre frère; c'est un homme si

1 A Tolose, par Jean Boude, imprimeur du Roy et des Estais de Languedoc, près le collège de Foix. 1662. Avec privilège du Roy et approbation des docteurs (1 vol. in-8° de q5o p.). Inutile de rappeler que les Oratoriens s'étaient voués à la défense des idées jansénistes. On s'explique ainsi les succès du P.- Le Jeune en Languedoc.

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dévot, si spirituel, si estimé de chacun ! » Les autres pauvres malheureuses qui se sont perdues n'avoient-elles pas les mesmes raisons ? Ne tenoient-elles pas les mesmes propos que vous ? Ne se sont-elles pas disposées à leur ruine par de petits commencemens? Celuy qui a perdu Hérodias n'estoit-il pas son beau-frère ï Saincte Irène ne fut-elle pas en danger d'estre perdue par un homme spirituel? Les Mercurcs françois, les « Histoires tragiques » de nostre temps et des siècles passez, ne sont-elles pas noircies des exemples de filles et de femmes qui se sont perdues par des privautez avec leurs proches parens, leur beau frère, leur frère, avec des hommes spirituels ou qui le sembloient estre '. »

1 Ouvrage cité, p. 471. — Voici, dans le même ordre d'idées, un cas de conscience jugé par le tribunal ecclésiastique de Montpellier, le 24 août 1659, deux ans aprôs le départ de Molière. Cet arrêt bizarre nous renseigne sur les sentiments des rigoristes que la comédie allait opposer à leurs actes, il a sa place dans l'histoire de la morale du Tartuffe : « A été fait cette instance appuyée sur le 42e chap. de l'Ecclésiastc : Iniquitas viri melior est quant mulier benefaciens. A é*é répondu que cela se doit entendre de la conversation, à cause qu'il y a plus de danger de converser avec les meilleures femmes qu'avec le plus méchant homme. » {Registre ms. des cas de conscience résolus

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L'année 1664 marque une époque où les Jansénistes, forts de l'appui d'un grand nombre de personnages éminents, usaient de toute leur influence pour propager leurs doctrines, antipathiques aux idées du clergé qui dominait à la cour. Loin d'avoir déplu à Louis XIV et à son entourage, la satire des Hypocrites, déjà si bien réussie par Scarron, semble avoir été commandée au poète, ou pour le moins avoir été acceptée avec empressement et comme une déclaration de guerre aux partisans de la nouvelle doctrine, traitée alors dans le monde officiel et dans l'Eglise de « dévotion ' » et par suite d'hypocrisie.

sous Vépiscopat de Bosquet. 1 65 8- 1 660.) N'est-ce pas l'occasion de rappeler ce quolibet des docteurs? Scolasticus cum fœmina loquens non prœsumitur dicere paler noster.

1 On trouve dans les lettres de madame la princesse de Conti le véritable sens des mots dévotion et dévot à l'époque où Molière irrité par les procédés du prince se mit en tête de bafouer la fausse religiosité. Ces mots font partie de la langue conventionnelle du jour et désignent V hypocrisie janséniste : « Paris, 3 août 1657. Je me servirai du chiffre de milord [le P. de Ciron, fameux janséniste] pour vous mander une nouvelle .. on l'a traité d'hérétique et d'intéressé. On a fait mille choses contre la dévotion et que les dévots avoient leur fin. » (Lettre à cette date dans le recueil publié en 1875 par M. Ed. de Barthélémy et cité ci-

par Louis xiv ig

Les premiers mois de cette année surtout sont des dates importantes dans l'histoire du Jansénisme. On doit se rappeler combien la duchesse de Longueville fit de bruit à l'occasion de la mort du célèbre père Singlin, et comme elle affecta de paraître à son enterrement, ce qui déplut beaucoup au Roi (avril 1664). Ra-

après). Il faut insister d'autant plus sur cette définition qu'elle est la principale cause, par suite de l'ignorance de l'histoire du mot, du mépris des dévots pour la pièce de Molière lorsque l'expression eut changé de sens. La dévotion tournée en ridicule par le poète comique n'était rien moins que la piété, c'est ce que rappellent encore clairement ces citations de madame Deshoulières, contemporaine de Molière et des Conti : Mon esprit est blessé Du terme de dévot, employé d'ordinaire Lorsque d'un hypocrite on parle avec dédain. La même a dit encore :

Tout n'est pour les dévots que péché véniel Ils sçavent en vertu transformer tous les vices.

La Bruyère donne le même sens aux mots dévot, dévotion et dévote, mais il sent le besoin de les annoter et met en marge dans la 6° édition que dévotion sans qualificatif s'entend de la « fausse dévotion, » dévot, de « taux dévot, » et dévote, de la « fausse dévote.» (Des Femmes et des Jugements.)

Il esta remarquer que Génin n'a rien dit de ce mot, qui demandait cependant un long commentaire, son interprétation contenant, en vérité, l'historique et le sens de la pièce du Tartuffe*

Le T

AKTU F F E

pin, par qui ces détails nous ont été transmis, nous dit que la princesse de Conti s'abstint, et que le roi la félicita d'avoir été « plus sage ». Le 29 de ce même mois Louis XIV se rendit au Parlement pour manifester contre des efforts de jour en jour plus audacieux; le chancelier Séguier alors âgé de soixante seize ans, entra dans les vues du monarque. Sa harangue dite hardiment, quoique d'une voix naturellement chevrotante, roula sur « les désordres que les divisions dans l'Église apportoient aux États et blâma la conduite des Jansénistes. » (d'Ormesson, Journal J Molière devait avoir d'autant plus à cœur de combattre cet esprit de nouveauté, et de se déclarer avec le Roi1 contre les Jansénistes, que ses ennemis

1 Louis XIV, aux diverses époques de sa carrière, ne craignit. pas de rompre avec ses amis lorsqu'ils firent acte de soumission à la nouvelle doctrine. Tous ce ix qui avaient intérêt, dans des vues d'avenir, à se tenir au courant des idées de la cour connaissaient l'inimitié de celle-ci contre les idées jansénistes. Depuis peu le jeune Racine, d'abord l'élève puis le protégé de Port-Royal, avait brisé avec la coterie (témoin ses lettres satyriques à cette date), lorsqu'il fut assuré que le prosélytisme ne pouvait le conduire à rien de bon. — En 1704, Louis XIV refusa d'approuver la réception à l'Académie Française du comte deTréville à cause de son attachement^ Port-Royal.

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personnels les plus acharnés pour le moment appartenaient à ce parti d'opposition. Est-il possible, en effet, d'oublier ce qu'étaient devenus le prince et la princesse de Conti1, ces anciens protecteurs du comédien2 ? Les admirateurs et les héros du Ballet des Incompatibles ne sont-ils pas, à dix ans de date, les contempteurs du théâtre, des poètes et des artistes, nommément de Molière, leur ex-favori ?

Et à qui est due cette conversion subite, cette chute d'un excès dans l'excès contraire, sinon aux croyants de Port-Royal ? Les hôtes du château de la Grange3 endoctrinés,

1 Un amour de femme au demeurant. Anne Marie Martinozzi, nièce de Mazarin, n'avait que seize ans lorsqu'elle épousa Conti. Il existe d'elle un certain nombre de lettres qui resteront comme des monuments de sensibilité exquise. Voy. l'édition que M. Ed. de Barthélémy vient de donner et que nous rappelons souvent.

2 Voyez aux Preuves, I.

3 La Grange des Pi es, à Pézenas, domaine favori des Montmorency en Languedoc, après l'exécution du dernier, passa par confiscation dans la maison de Condé et depuis à la famille de Conti. Piganiol exagère beaucoup en classant La Grange parmi les belles demeures du Languedoc. Même en ses jours prospères, La Grange n'eut jamais l'extérieur imposant d'une habitation princièrc Les Montmorency avaient mieux

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sont aujourd'hui des disciples et de vigoureux soutiens de la cause janséniste. Louis XIV voyait avec de grandes alarmes les pieux travers du prince de Conti et de sa sœur la duchesse de Longueville, ces incorrigibles cousins, qui, las l'un et l'autre des luttes de la politique, terminaient leur carrière en frondeurs religieux. Le roi et le poète se rencontrèrent sur le même terrain, l'un pour peser sur les esprits au nom de la « vraie dévotion » menacée, l'autre pour se venger d'un abandon cruel. Le prince de Conti travaillait à son libelle contre les spectacles et les comédies (imprimé seulement en 1671 ',

que cela ailleurs. Leur château de Chantilly, notamment, était une merveille en comparaison. Le 26 mars 1738 la Grange presque ruinée fut vendue par le prince de Conti à la province de Languedoc pour servir à l'établissement de casernes. Au commencement du même siècle on avait installé sous le nom de La Grange des Prés, dans quelques-uns des bâtiments, une manufacture de draps qui essaya de vivre et n'y réussit pas. Aujourd'hui les ruines de La Grange rappellent le glorieux souvenir des représentations de Molière pendant les hivers de i653-i654 et i655-i656.

1 Traité de la comédie et des spectacles selon les traditions de l'Eglise (Paris, Louis Billaine, 167 1, in-8°'. Tout Port-Royal se liguait en un même sentiment. Dans cette guerre occulte contre les gens de

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mais terminé dès i658 ') au moment où Molière prit la plume2 pour dessiner son caractère du Tartuffe ; et il est tout naturel de supposer que la vie de ce prince, si corrompu naguère, devenu tout à coup un raffiné d'église, ait inspiré tant de vives tirades contre les trompeurs, qu'ils s'appelassent Tartuffe ou don Juan 3.

théâtre, Molière devait être frappé des premiers. Pascal, antérieurement à Conti avait écrit dans ses Pensées (non encore livrées à la presse) : « Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. » Vers 1657 le P. de Ciron, directeur spirituel de Conti, avait également composé un ouvrage contre le théâtre pour diriger l'esprit de son pénitent.

1 Conti laissait circuler des copies, mais il retoucha jusqu'à sa mort le texte qui fut imprimé par les soins de sa veuve.

2 Molière connaissait si bien cet ouvrage, que sa préface du Tartuffe est consacrée presque tout entière à réfuter les arguments employés par le prince de Conti pour combattre le comédien poète. Il faut reconnaître que la dissertation de Molière est un chefd'œuvre de bon sens et de haute raison; les pensées les plus élevées, dans un style simple, vigoureux et digne, font de ce morceau une œuvre capitale, et suffiraient pour classer son auteur au premier rang des écrivains didactiques.

3 Avant de se métamorphoser en théologien jansé

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Voilà ce qu'il suffit d'indiquer pour expliquer les causes de l'appui intéressé accordé par la royauté au poète comique, et combattre

niste, Conti avait tracé « La carte géographique de la Cour » autrement dite « Description du pays de Braquerie », fantaisie plus que légère, achevée pendant l'hiver dz i654-i655, au milieu des pires dévergondages. (On sait qu'à l'époque de son mariage, puni de sa luxure par un mal incurable, il avait été assez corrompu pour en transmettre le virus à sa jeune femme. ) Le 29 décembre il écrivait de Montpellier à Bussy-Rabutin : « Mandez-moi toutes sortes de nouvelles, et lorsque vous aurez fait revue de Braquerie écrivez-moi la force de ce corps-là ; car je ne doute pas qu'il augmente tous les jours. » — « Par le mot de « Braquerie », ajoute Bussy, le prince entendoit parler des dames qui étoient galantes et il en parloit comme d'un pays dont il avoit même fait une carte. » Et sait-on par quel nom de femme Conti terminait sa liste obscène? par celui de l'énergique compagne de ses luttes, hier l'héroïne de la Guienne, sa sœur : a Longueville, disait-il, est une ville grande et assez belle. 11 y a eu quatre gouverneurs, dont les uns étoient les premiers princes du pays (// se désignait lui-même dans le nombre), les autres des plus qualifiés seigneurs après ceux-là, dont l'un a failly perdre sa place pour de l'infanterie qu'il y avoit jette hors de temps (une grossesse clandestine) , qui a fort endommagé la ville. Elle se gouverne à présent elle-même (allusion à sa conversion) et s'est tellement fortifiée qu'il n'y a point d'ennemis si forts qui osent en faire l'attaque. » (Tallemant, Historiettes,

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dans l'esprit des lecteurs un étonnement par trop naïf *.

Les circonstances qui accompagnèrent la représentation première du Tartuffe ne permettent pas de douter que cet ouvrage n'ait été connu, apprécié, commandé même par le Roi, et que celui-ci ne désirât frapper un grand coup en produisant avec tant de solennité ce type d'un hypocrite consommé.

Du reste, Molière s'est chargé, fort clairement à notre avis, de nous dire quelles sont

Ed. Paulin-Paris, in-8», IV, p. 517 à 538.) Plus tard la Carte de la Cour parut sous le nom de Bussy- Rabutin, l'ami du prince. L'édition sous la rubrique de Cologne, P. Marteau, 1668, petit in- 12, publiée en Hollande, contient une préface où la vérité est déclarée et où l'on fait dire expressément à Bussy que l'ouvrage est de la composition du prince de Conti.

1 Quoi, Molière aurait fait dans le Tartuffe une satire contre la religion ! Louis XIV ne s'entendait-il pas assez bien à juger de ces sortes de choses? L'histoire détaillée de son règne ne nous apprend-elle pas qu'il ne dévia jamais, et que des premiers jours jusqu'aux derniers toute interprétation maligne des livres et des lois de l'église, toute rébellion contre sos commandements fut punie avec la dernière rigueur? Si Molière avait bravé son roi, on sait que la Bastille, Pignerol, les galères ou l'échafaud eussent été sa récompense. L'aventure toute récente de Fouquct le tenait renseigné sur les conséquences d'une disgrâce.

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les « impostures » religieuses et les « imposteurs » qu'il a voulu atteindre sous le masque du Tartuffe. Ces phrases des deux premiers placets et de la préface ne laissent aucun doute :

« Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l'État, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres. » (Préface.) — 'Evidemment le poète fait de l'hypocrisie un crime d'Etat, parce qu'elle est devenue une doctrine et que ses partisans s'appellent légion. Il avoue avoir fait une pièce qui met en vue, comme il faut, « les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique. » (Premier placet.) Il parle des changements qu'il a apportés lors de la représentation publique. « En vain j'ai déguisé le personnage sous l'ajustement d'un homme du monde; j'ai eu beau retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé capable de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait, tout cela n'a de rien servi. » {Deuxième placet.)

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Les « célèbres originaux », ce ne pouvait être que les novateurs dont toute la France s'occupait, sur lesquels l'Église lançait ses foudres, que les parlements condamnaient (quelquefois, il est vrai, à contre-cœur), et avec lesquels Molière avait naguère eu maille à partir pour avoir attaqué les maximes d'éducation qui .leur étaient chères. « La Guide des Pécheurs », que Sganarelle avait si plaisamment traitée de « bon livre », dans VEcole des Femmes, tenait la place d'honneur sur les rayons de la bibliothèque janséniste.

Dans le parti opposé à Port-Royal, quels esprits distingués cite-t-on qui aient pris parti contre Molière? Tout l'épiscopat approuve ou reste muet. Bossuet, autant qu'homme de France au courant des idées de la cour, vient-il protester? — Il ne s'élèvera contre le comédien que plus de dix ans après sa mort, lorsqu'une révolution aura modifie pleinement les idées reçues en 1664. Un seul orateur, Bourdaloue,prend la parolecontreTartuffe; mais il s'en repent peut-être aussitôt, à en juger par les accents émus que sa protestation arrache à Molière incompris. On lit dans la Préface : « Je me soucierois fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'étoit l'artifice

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qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien1 dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. »

La parole de Bourdaloue n'eut pas d'écho. Il est prouvé qu'en cette circonstance il n'obtint ni l'approbation ni l'appui de son ordre.

Mieux inspiré, peu auparavant, certain Jésuite adressait à Molière un panégyrique en

i Les « gens de bien » ne peuvent être que les Jésuites, qui avaient leurs grandes entrées à la Cour, et à qui l'éducation de la jeunesse et la direction des consciences incombaient alors partout. Bourdaloue fut leur orateur le plus éminent, et, comme Molière, il combattit, au gré du roi, la faction janséniste. Pour l'excuser en ce qui regarde son attaque contre le Tartuffe on peut dire qu'il ne l'avait pas lu puisqu'il dit qu'on donne « à un hypocrite imaginaire le visage d'un pénitent. » Cependant l'auteur, dans son second placet, avait pris soin de répondre en ces termes à la critique des personnes circonvenues : « Je ne doute pas que les gens que je peins ne jettent dans leur parti, comme ils l'ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui par eux-mêmes. »

Ln instant Molière dut soupçonner Bourdaloue de

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vers latins, morceau le plus complet de critique louangeuse que celui-ci ait pu lire. Cet écrit expose suffisamment bien les motifs de l'admiration et du respect que les Jésuites professaient pour l'auteur du Tartuffe. Ils se sentaient en lui près du Roi un défenseur et un protecteur.

La pièce est autographe et accompagnait un exemplaire de l'ouvrage de son auteur, le

l'avoir pris, non pour un osé libelliste, mais pour un niais, tant le défaut d'observation caractérisait le poète accusé d'avoir tiré l'Imposteur du corps des Jésuites. Lorsqu'on possède une fortune colossale, et les privilèges que nous venons de dire, on ne compromet pas tout cela à organiser de misérables petites filouteries capables de vous perdre à jamais sous un prince « ennemi de la fraude », dont la puissance est illimitée. Aucun trait de la comédie, si l'on réfléchit bien, ne peut s'appliquer aux Jésuites de 1664. C'étaient des rois, pourquoi, je vous prie, auraient-ils rampé? des Crésus, n'avaient-ils pas un bien meilleur emploi à faire de leur temps qu'à organiser des traquenards à bourgeois. Tête haute, face réjouie, morale aisée, ils ne demandaient qu'une dévotion très-simple. Hors des lieux de culte ils n'étaient pas confits dans les béatitudes. Les Jansénistes au contraire suaient les paraboles'et la grâce : ils ne parlaient que des chemins d'en haut et des joies ineffables. Avec une mine sournoise et des yeux de cafard, le premier Tartuffe venu mettait bientôt une main sur la clé de leurs coffres et l'autre sur le fichu d'Klmire.

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P. Jean Maury : Theatrum universœ vanitatis. (Paris, Billaine, 1664, in-12.) Nous citons les principaux passages d'une traduction faite par M. Edouard Thierry '.

« Illustre Molière, princedu théâtre comique, toi qui, sur la scène, au milieu des applaudissements, nous donnes à bafouer les ridicules de l'homme, toi qui, par tes saillies et le brillant de ton jeu, auteur et acteur à la fois, fais la censure de nos sottises; toi, le sommet et le dernier terme de l'art amusant, acceptele, il n'est pas à dédaigner, cet enfant de ma muse... Tu trouveras dans mon travail plus d'un rapport avec le tien. Et moi aussi, à la première page de mon livre, j'écris Théâtre, comme toi...

« Par quel autre don pourrait s'acquitter ma reconnaissance, après les admirables spectacles que tu nous offres, sur la scène? Chaque fois que je les ai vus je suis rentré chez moi plus gai et meilleur, tant tu as l'art de mêler le sérieux au badin, l'agréable à l'utile, d'enseigner la règle du bien, de tracer la

1 II s'agit d'un document découvert par M. Paul Lacroix et publié cette année-ci dans sa curieuse Iconographie Moliéresque, p. 33 1 -336.

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ligne de l'honnête, châtiant toujours le vice, et récompensant la vertu.

« Rien de si bon qui ne devienne nuisible, perverti par un mauvais usage : toi aussi, Molière, au milieu du concert de louanges qui se fait autour de toi, tu ne saurais échapper à la malignité des langues; mais n'est-ce pas assez d'avoir pour soi les bons esprits et les juges équitables ? Ce n'est pas la foule des sots qui dispense la gloire. Plaire aux princes du monde, voilà le succès qui passe tout. Toi, tu plais au Roi lui-même, sa haute faveur en est le témoignage. Tu charmes au dernier point son oreille délicate, amuses les loisirs qu'il s'accorde, tu le délasses de ses soins par tes soins, par ces divertissements qui sont ton labeur et ta peine. O Dieux! ce seul poids dans la balance, comme il emporte le reste!

« Que dirai-je enfin ? En haut, en bas, au milieu, tu plais à toutes les classes, tant ton génie se rend souple et divers, large et profond, selon qu'il lui plaît, tant il a le don de s'ajuster et d'agréer à tous les goûts.

« On est avide de t'entendre et de te lire. Tout le monde t'a dans la main ou dans la poche. Si l'on te ferme la porte, ce n'est que chey ceux qui ne te connaissent pas, qui par prévention se refusent à te connaître, qui ont

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en haine et en horreur jusqu'au nom de la comédie.

« Le vrai, dans sa nudité, n'étant pas un mets que supporte tout le monde, tu sais y ajouter l'assaisonnement et le sel. Ton badinage est celui des honnêtes gens. Loin de toi les grossières équivoques ! la plaisanterie entre claire et limpide dans les oreilles raffinées, et c'est ainsi que, avec une mesure parfaite, tu réalises ce grand point d'allier la vérité mordante à la sagesse aimable. »

Soutenu par le Roi d'une part, applaudi de l'autre par les ennemis des Jansénistes ',

i Le cas du P. Maury n'est pas isolé. A la mort de Molière, plusieurs Jésuites, entre autres les PP. Vavasseur, Rapin et Bouhours, consacrèrent à sa mémoire des pièces de vers sous forme d'épitaphcs. Ce dernier, que rien ne pouvait tromper sans doute au sujet des origines du Tartuffe, y fit allusion dans ces deux vers :

Ta muse, en jouant l'hypocrite,

A redressé les faux dévots.

C'était un hommage à l'ancien élève du collège de Clerraont en même temps qu'au poète.

Tandis qu'au courant du dix-septième siècle les Jansénistes poursuivaient Molière de leurs rancunes, les Jésuites l'honoraient encore, faisant même jouer ses œuvres jusque dans la chapelle de leurs institutions. Va\ 1728, Belzunce, évêque de Marseille, ayant attaqué

par Louis xiv 33

Molière se flattait de réussir dans sa nouvelle campagne.

On connaît la série de fêtes organisées par Louis XIV à Versailles sous le titre de « Les Plaisirs de l'Ile enchantée. » Ces divertissements commencèrent le 7 pour finir le 14 mai 1664. Un courtisan, le duc de Saint-Aignan, avait tracé la composition générale de ces spectacles grandioses. Molière fut son principal collaborateur : il donna, pour la seconde journée sa « Princesse d'Elide », et pour la sixième (12 mai), les trois premiers actes du Tartuffe.

dans un mandement différents ouvrages répandus par MM. de Port-Royal, Colbert, évêque de Montpellier, 1*01) des pères de l'église janséniste, répliqua en ces termes : « Plût à Dieu que les Jésuites fussent aussi scrupuleux que les PP. de l'Oratoire de Marseille dans le choix qu'ils font des livres qu'ils distribuent à leurs écoliers pour prix de leurs études ! Nous en avons quelques-uns entre les mains, signés du préfet de leur collège et marqués aux armes de la ville, dans lesquels il serait difficile de trouver des maximes saintes : les tragédies de Racine, les comédies de Molière, les poésies de Rousseau... voilà les livres que les Jésuites mettent entre les mains de vos enfants ! » Les Protestants ne faisaient pas chorus avec les Jansénistes. Dans notre préface du Misanthrope (Editions originales), nous avons cité un éloge de Molière par un Réformé. Voici une autre pièce de vers que nous venons de dé

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On ne sait point au juste si le Tartuffe était alors terminé, ou si Molière et le Roi s'entendirent pour n'en faire connaître que le commencement, qui constituait la partie comique de cette tragi-comédie. Il suffisait au monarque de jeter le ridicule sur ceux qu'il voulait atteindre, dans l'espoir, sans doute, qu'ils comprendraient à demi-mot.

Il fut temps de produire les deux derniers actes, lorsque les gens auxquels s'adressait l'œuvre eurent montré leur entêtement et leur vitalité.

couvrir. Roudil, poète languedocien et huguenot, contemporain de Molière, a laissé ce dizain inédit :

Madrigal sur la mort de Molière, illustre poète et comédien, décédé en carnaval i6j3, deux heures après avoir représenté son Malade imaginaire.

Chante tant qu'on voudra ces illustres acteurs

Qui faisoyent l'honneur du théâtre

De Molieres vient de rabatre

Tout ce qu'en disent les autheurs, Aujourd'hui c'est fort peu de jouer bien son rolle

Puis qu'on voit ce fin drosle Faire plus que ne fit jamais aucun bouffon ;

Car d'un malade imaginaire

Il eu fait un mort tout de bon :

Dites-moy, se peut-il mieux faire ?

(Roudil, Las obros mescladissos d'un baron de Caravetos. Mss.)

par Louis xiv 35

Lorsque la pièce parut en entier, son dénouement indiqua aux esprits trop rebelles à saisir les allusions à quels nouveaux et plus sûrs moyens aurait recours l'autorité royale si l'on continuait à la narguer en ce qui concernait l'unité religieuse. Monsieur l'exempt s'empare du Tartuffe et le conduit Dans la prison qu'on doit lui donner pour demeure.

Telle fut, sous le Grand Roi, la fin de tous les schismes ; tel devait se présenter le dénouement de la comédie. Vingt ans après Mme de Guyon, pour l'avoir oublié, alla expier, après maints avis, son endurcissement dans le Quiétisme, par un dur emprisonnement; et son directeur paya la même révolte par onze années de promenades dans toutes les forteresses du nord et du midi, et la mort d'un fou furieux. (Le P. La Combe, emprisonné en 1687, mourut en 1698.)

Aussitôt la pièce jouée la « cabale1» se mit en campagne pour arrêter la représentation publique. Au nombre des poursuivants les plus actifs de cette interdiction, il faut citer un certain Pierre Roullé, curé de Saint-Barthé-

1 Par l'expression cabale on désignait les Jansénistes. La Bruyère l'emploie encore dans ce sens. {Caractères éd. Sorvois, in-8°, I. p. 58 et 427.)

3(5 Le Tartuffe

lemy à Paris, qui était sans doute l'un des agents du prince de Conti ' et de l'abbé Roquette, son confident, que les intimes de la cour montraient au doigt comme le prototype du Tartuffe.

Le roi quitta Versailles, le 14 mai, pour se rendre à Fontainebleau. Dès ce moment les ennemis de Molière étaient arrivés à leurs fins, car la Galette annonça, trois jours après, la mise à l'index dont la comédie avait été frappée, cela dans un langage qui semble être celui de Pierre Roullé : « Ce grand monarque est soigneux de retrancher toutes les semences de division dans l'Église, et aucun de ses prédécesseurs n'en porta jamais plus glorieusement le titre de fils aîné, qu'il soutient par cette délicatesse qu'il témoigne pour tout ce qui la regarde, comme il le fit encore voir naguère par ses défenses de représenter une

1 « Je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je serai le vengeur des intérêts du ciel", et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. » (Don Juan, acte V.)

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pièce de théâtre intitulée l'Hypocrite, que Sa Majesté, pieusement éclairée en toutes choses, jugea absolument injurieuse à la religion, etcapablede produire de très-dangereuxeftets. » Le « grand monarque », si « glorieusement » loué par la feuille officielle, le fut bien plus emphatiquement encore quelques jours après, dans un écrit intitulé : « Le roi glorieux au monde, ou Louis XIV, le plus glorieux de tous les rois du monde. » Cet opuscule, signé par notre Pierre Roullé, était un pamphlet sanglant dirigé contre Molière, qu'il vouait aux dernières rigueurs de la justice, à cause de sa comédie '.

1 Ce libelle n'a qu'un mérite, celui d'attester par son destin même tout l'intérêt que le roi portait à l'ouvrage décrié. L'auteur de cette sotte production était docteur de Sorbonne. En avril 1664, il s'occupait de l'impression d'une rapsodie : L'Homme glorieux ou lu dernière perfection de l'homme achevée par la gloire éternelle. Le privilège est du 24 de ce mois. Le 12 mai, le Tartuffe est représenté; aussitôt notie curé d'augmenter son œuvre d'un chapitre intitulé: Le roi glorieux au monde, sorte de sermon qui sans doute, avant de paraître sous la forme de livre, lut débité dans la chaire de Saint-Barthélémy. On vilipendait Molière dans les termes les plus grossiers et les plus injurieux, l'appelant « un démon vestu de chair et habillé en homme, et le plus signalé impie et libertin qui fût jamais dans les siècles passés », annon-

38 Le Tartuffe

L'auteur adressa ce factum à Fontainebleau au Roi, très-peu de jours probablement après son arrivée dans cette résidence; car à la date du 24 mai, Loret, dans sa Muse historique, fait déjà allusion à des démarches de Molière, et nous traduit les sentiments des « daubeurs ».

« ... Un quidam m'écrit Que le comédien Molière...

Avoit fait quelque plainte au roi, Sans m'expliquer trop bien pourquoi, Sinon que sur son Hypocrite (Pièce, dit-on, de grand mérite Et très-fort au gré de la cour), Maint censeur daube nuit et jour.

Afin de repousser l'outrage, Il a fait coup sur coup voyage, Et le bon droit représenté De son travail persécuté. »

Le sentiment du Roi avait été tout en faveur

çant, par un trait d'audace rare, que le roi avait défendu de faire représenter ou imprimer Tartuffe, et ce a sous peine de mort ». Molière obtint le châtiment de l'odieux calomniateur, et le livre de Roullé, à peine publié, fut arrêté et détruit. — Le successeur de celui-ci, Pierre Cureau de la Chambre, joua un autre tour à Molière : il se fit admettre à l'Académie française, avec un vers pour tout bagage, tandis que le poète attendait son tour à la porte de cette société. (Signalons la présence à Montpellier, du temps de Molière et particulièrement en i652, de François Cureau de la Chambre, du Mans, étudiant en médecine et bientôt docteur, frère du précédent.)

par Louis xiv 3o,

de Molière; mais les intrigues des Jansénistes, mesdames de Conti et de Longueville en tête, peut-être même des promesses de retour, tirent hésiter Louis à rendre publique alors une œuvre dont il attendait de si grands résultats >i

Nous voyons une trace de ces inquiétudes dans le compte-rendu officiel des Plaisirs de l'Ile enchantée.

Un écrivain anonyme, et dans lequel nous croyons reconnaître le duc de Saint-Aignan, a laissé de ces fêtes une description en style de Mercure galant, qui contient de précieux détails sur la première impression que produisit le Tartuffe: « Sixième journée des fêtes de Versailles... Le soir, Sa Majesté fit jouer les trois premiers actes d'une comédie nommée Tartuffe, que le sieur de Molière avoit faite contre les hypocrites ; mais, quoiqu'elle eût été trouvée fort divertissante, le Roi connut tant de conformité entre ceux qu'une véritable dévotion met dans le chemin du ciel et ceux qu'une vaine ostentation de bonnes

i Le monarque, par amour de la paix dans sa famille, ménagea un peu la princesse de Conti tant que son mari vécut; mais aussitôt qu'il fut mort (21 fév. 1666), le roi lit savoir à la princesse qu'il n'approuvait pas sa conduite religieuse et la traita en disgraciée.

40 Le Tartuffe

œuvres n'empêche pas d'en commettre de mauvaises, que son extrême délicatesse pour les choses de la religion, ne put souffrir cette ressemblance du vice avec la vertu, qui pouvaient être pris l'un pour l'autre. Et quoiqu'on ne doutât pas des bonnes intentions de l'auteur, il la défendit pourtant en public, et se priva soi-même de ce plaisir pour n'en pas laisser abuser d'autres moins capables d'en faire un juste discernement •, »

i Cette description des fêtes de Versailles fut imprimée en i665, sous ce titre : « Les plaisirs de l'Ile enchantée : course de bague ; collation ornée de machines; comédie de Molière, de la princesse d'Elide, meslée de danse et de musique, ballet du palais d'AIcine; feu d'artifice et autres festes galantes et magnifiques, faites par le roi à Versailles, le 7 may 1664, et continuées plusieurs jours. Paris, che\ Robert Ballard, Thomas Jolly, Guillaume de Luyne, et Louis Billaine ». Le nom de l'auteur est inconnu. Nous avons avancé pour la première fois celui du duc de Saint- Aignan ; M. Paul Lacroix, dans la Bibliographie molièresque, page 48, dit qu'il fut vendu, en 181 1, un manuscrit de la relation provenant de la bibliothèque du duc de Noailles, et que sur le titre on lisait ces mots « par de Bizincourt ». Quoi qu'il en soit, Molière est le dernier auquel on devrait penser à l'attribuer. Bret, dans ses commentaires, appelle le rédacteur « un auteur pusillanime »; il parle en termes indignés de cette « annonce », laquelle, dit-il, ne peut être dictée

par Louis xiv 41

Mais la cabale eut beau s'agiter, la représentation publique du Tartuffe ne subit qu'un retard, et les sentiments d'estime de la Cour envers Molière ne firent que s'accroître au gré des désirs du poète.

Il fut appelé à Fontainebleau, du 21 juillet au i3 août, pour les représentations offertes au légat Chigi [Registre de La Grange). On ne lui demanda pas de jouer Tartuffe, mais il le lut devant ce prélat et beaucoup d'autres

« que par la crainte de déplaire au parti qui s etoit élevé contre un ouvrage qu'on ne connaissoit qu'à moitié ». M. Paul Lacroix (ouvr. cité, p. 47) est plus affirmatif encore : « La narration ne fut pas rédigée par Molière, comme on l'a cru, ni même avec son agrément; car le passage relatif à la représentation des trois premiers actes du Tartuffe, qui eut lieu à la suite des fêtes, est à peine bienveillant, quoiqu'on y rende justice aux bonnes intentions de l'auteur ». Notre surprise n'est que plus grande de voir que M. Campardon continue à attribuer à Molière un écrit auquel il resta si certainement étranger {Nouvelles pièces sur Molière, Paris, Berger-Levrault et Cie; 1 876, in- 1 8, p. 38). M. Campardon, qui s'intéresse au théâtre du xvu« siècle, voudra éclaircir ce détail, et il viendra, nous en avons l'espoir, à une autre conclusion. Nous recueillons dans son ouvage, d'ailleurs excellent, une note inédite, sur le montant des dépenses faites pour les comédiens aux fêtes de l'Ile enchantée. Les frais s'élevèrent en tout à 6,000 livres tournois, dont le tiers pour la bourse personnelle de Molière.

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membres éminents de l'Église. Ceux-ci ne ménagèrent pas un éloge accordé bien plutôt à la politique de Louis XIV qu'aux écrits d'un comédien que ces dignitaires, en somme, devaient médiocrement estimer. Toutefois, l'approbation de docteurs si haut placés était la condamnation de Roullé, et Molière la rendit publique immédiatement dans un pamphlet auquel il donna la forme de supplique : « Votre Majesté a beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l'avoir vue, est diabolique; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d'un supplice exemplaire. Ce n'est pas assez que le feu expie en public mon offense, j'en serois quitte à trop bon marché : le zèle charitable de ce galant homme de bien... veut absolument que je sois damné, c'est une affaire résolue... Les rois éclairés, comme vous, n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on souhaite; ils voient, comme Dieu, ce qu'il nous faut *. » (Premier placet.)

i Ce passage concerne beaucoup moins l'auteur que l'esprit de sa pièce ; le roi en apprécie la portée, et sait que la représentation vouerait au ridicule les ennemis de l'Eglise.

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C'était dire que le moment était opportun pour représenter enfin le Tartuffe ; mais l'avis ne prévalut pas encore. La pièce fit, malgré tout, son chemin dans le monde. Molière fut recherché par les principaux grands seigneurs pour donner lecture de son œuvre :

Molière, avec Tartuffe, y doit jouer son rôle.

a dit Boileau. — Les princes moins timorés s'offraient la représentation en règle. La Grange nous a conservé à ce sujet, dans son Registre et dans l'édition de 1682, quelques dates mémorables.

2 5 septembre 1664, devant Louis XIV, au château de Villers-Cotterets, pendant une série de fêtes offertes à « Leurs Majestés » par Monsieur, frère du roi, seconde représentation des trois premiers actes.

Le 29 novembre même année, les deux derniers actes du Tartuffe sont mis au jour, et la pièce entière est représentée pour le prince de Condé et la famille d'Orléans au château du Raincy.

Une autre représentation identique eut lieu le 8 novembre de l'année suivante, au même lieu et en présence des mêmes spectateurs.

Quelques mois auparavant, Molière, toujours d'accord avec le Roi, était venu à la res-

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cousse dans son admirable don Juan, autre face du Tartuffe.

Molière ne perd pas de vue sa vengeance : les médecins, il les poursuivra jusqu'à la mort ; après l'abbé Roquette, voici Conti, le persécuteur détesté.

Car don Juan, c'est Conti. Toute sa longue carrière apparaît et se joue en scènes vivantes aux yeux du poète irrité. Quelques jours lui suffisent pour animer de son souffle ce drame éclatant de contrastes. Nous nous étonnons que tant de traits de ressemblance n'aient pas été signalés jusqu'ici. L'auteur comique frappe au cœur le traître qui a déchaîné contre lui Roullé, ce $élé indiscret. Malgré des défectuosités physiques que Molière avait le droit de ne pas rappeler et qui de leur ombre viennent couvrir les allusions, Conti est don Juan par les succès de toutes sortes que son rang, sa fortune, son esprit marqué au B, lui ont jadis procurés : don Juan avec Mmc de Calvimont, Mcl,e de La Roche, la du Parc et tant d'autres; don Juan, par sa bravoure; don Juan par son cynisme qu'il paya si cher; don Juan par sa méchanceté : « un grand seigneur méchant homme est une terrible chose. » (Don Juan.) « La méchanceté en Conti inondoit ses autres qualités qui n'étoient d'ailleurs que médiocres.»

par Louis xiv q5

fDe Retz, Mémoires.) Don Juan, par la scélératesse de sa vie publique : « J'ai toléré, ordonné et autorisé des désordres innombrables et quoique le Roi ait eu la bonté d'oublier...» (Conti, Testament.) « De quel œil pensez-vous que je puisse voir cet amas d'actions indignes, cette suite continuelle de mauvaises affaires, qui nous réduisent à toute heure à lasser les bontés du souverain. » (Don Juan.) Don Juan, par son athéisme : « Il ne croyait pas trop en Dieu. » (Mademoiselle, Mémoires.) « Le ciel ! Nous nous moquons bien de cela. » (Don Juan.) Don Juan, Conti l'est plus que jamais le jour de sa conversion subite : « Je ne suis plus le même d'hier au soir. » fDon Juan.) Conti écrivait la « Carte de Braquerie» en décembre 165.4. et, peu de mois après, il se métamorphosait en saint bruyamment. Il sera même don Juan dans les fureurs et les tortures cuisantes de l'agonie. Molière la lui a prédite cette fin terrible. Les dernières paroles de don Juan, Conti devra les prononcer : « O ciel ! que sensje! Un feu invisible me brûle; je n'en puis plus et tout mon corps devient un brasier ardent. » Molière n'a eu qu'à s'inspirer de certains écrits de ou sur Conti qu'une main indiscrète lui a peut-être communiqués pour parfaire son immortelle création. Le dialogue de don

Le Ta r t u f f e

Juan avec son père, c'est Gonti lui-même avec ses confesseurs.

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