‹ Études sur Molière: le Tartuffe par ordre de Louis XIV; le véritable prototype de l'imposteur. Recherches nouvelles, pièces inédites publièesChapitre 3 sur 18 · DON JUAN · texte numérisé non relu

DON JUAN

Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs, je ne suis plus le même d'hier au soir, et le ciel tout d'un coup a fait en moi un changement qui va surprendre tout le monde. 11 a touché mon àme et dessillé mes yeux ; et je regarde avec horreur le long aveuglement où j'ai été, et les désordres criminels de la vie que j'ai menée. J'en repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'étonne comme le ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois sur ma tête laissé tomber les coups de sa justice redoutable.

Je vois les grâces que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux yeux du monde un soudain changement de vie, réparer par là le scandale de mes actions passées, et m'efforcer d'en obtenir du Ciel une pleine rémission.

C'est à quoi je vais tra-

Ce n'est plus l'homme que vous avez connu qui vous écrit. Mes forces m'abandonnent, mes yeux même ont perdu leur lumière et leur clarté. Madame de Conti et moi avons résolu de donner tous les jours un temps certain à parler ensemble des choses de notre salut... Ce coup qui vient de frapper le compagnon d'une partie de mes folies me fait voir la main de Dieu m'épargnant miséricordieusement pour me laisser le temps de faire pénitence. J'ai désir de satisfaire à la justice de Dieu en cette vie pour tous mes crimes. J'ai presque toujours ma misère devant les yeux. On aurait peine à comprendre quelle est la reconnaissance de mon cœur pour une telle miséricorde. J'envisage tous mes devoirs et gémis devant Dieu de mes misères passées pour obtenir par des prières ferventes qu'il me fasse ressentir les effets de sa miséricorde. Je prends enfin toutes les mesures nécessaires. Voulant me donner à Dieu je traite de ce dessein avec M. d'Aleih {Pavillon) et l'oblige de

par Louis xiv 47

vailler ; et je vous prie, me nommer, sur la de- Monsieur, de vouloir bien mande que je lui en tais, contribuer à ce dessein, Ulie personne en qui je et de m'aider vous-même g^cffi^e. «", a faire choix d une per- discours sur sa conversonne qui me serve de sion, parle P. des Champs, guide, et sous la conduite lettres du P. de Ciron et de qui je puisse marcher passim dans la Prinsûrement dans le chemin ^sse ^ Contli de M; fe où je m'en vais entrer. B- l875, ouvrage cite.) (Don Juan, acte V, scène I.)

Certains lettrés qui ont étudié à fond le type du don Juan le trouvent rempli d'invraisemblances ; la conversion ne leur semble pas naturelle : c'est une feinte, un hors-d'œuvre intercalé au dernier moment pour défendre Tartuffe. Nous ne sommes pas de cet avis. La pièce envisagée comme mise en scène de l'existence de Conti est merveilleuse d'unité. La conversion a été l'épisode le plus frappant de ce gaspillage d'années1.

1 A plusieurs conjectures et opinions nouvelles contenues dans cet opuscule nous ajouterons celle-ci. On sait que l'ouvrage intitulé : Observations sur une comédie de Molière intitulée : « le Festin de Pierre » est attribué à un sieur de Rochemont. Quelques éditions sont signées « B. A., sieur de Rochemont ». A ce nom M. Paul Lacroix (Bibliogr. moliér., 2e édit., p. 263) met la note suivante : et On ne connaît pas le sieur de Rochemont qui est désigné comme avocat en

48 Lii Tartuffe

Pour que l'auteur comique puisse traîner sur les planches ce prince du sang, devant le « tout Paris » de 1664, pour qu'il puisse lui faire prononcer des paroles comme les suivantes, Tartuffe, complètement achevé, étant interdit, n'est-il pas visible que de plus grands intérêts que ceux de Molière sont atteints par la suppression de l'œuvre ? « Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée, et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main

parlement dans le privilège du roi; mais on croit savoir qu'il était curé d'une des paroisses de Paris. » Pour nous, dans la conviction que Conti avait dû se reconnaître dans Don Juan, nous avons été chercher l'auteur des Observations parmi les officiers de la maison princière et nous avons trouvé, dès 1642, un sieur de Roquemont, <s conseiller du roi, juge et lieutenant principal en la cour royale, chàtellenie et comté de Pézenas ». Fut-ce ce personnage, qui devint l'avocat de Conti? Nous serions disposé à le penser; mais peutêtre ne servit -il que de prête-nom à son noble maître, caché toutefois sous les lettres B. A., initiales de ces mots : Bourbon Armand, noms du prince de Conti.

par Louis

ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. » (Don Juan, acte V.)

Jusqu'en 1667, il n'est plus question du Tartuffe. Molière, absorbé par d'autres succès, semblait oublier son chef-d'œuvre. Tout à coup il annonça la représentation publique de la pièce corrigée. Avant de partir pour la campagne des Flandres, Louis XIV avait jugé bon de produire enfin Y Hypocrite sous un nouveau nom et sous un costume moins sévère. Tartuffe, devenu Panulphe, fut joué avec de légères modifications, le 5 août, et fît une recette de 1890 livres. Mais les ennemis du poète veillaient, et le 6, le Parlement, plus facile à influencer que le monarque et d'ailleurs entaché de jansénisme, intervint et mit l'embargo sur une seconde représentation '.Ce

1 L'opinion de Louis XIV étant manifestement favorable au Tartuffe, le Parlement faisait acte d'indépendance en interdisant cette pièce. L'esprit frondeur de ce corps judiciaire s'était réfugié dans l'opposition religieuse. Comme parlementaire janséniste, le premier président de Lamoignon s'efforça de retenir Tartuffe dans l'obscurité aussi longtemps que possible. Son fils l'avocat général suivit les mêmes tendances lorsqu'en 1707 il s'employa, dit-on, pour mettre en lumière le Légataire universel, arrêté par la ccu-

5o Le Tartuffe

fut à cette occasion que Molière écrivit son « second placet », qu'il fit porter immédiatement à Louis XIV, au camp devant Lille. Dans ce nouvel écrit, Molière, qui se sent soutenu par son auguste collaborateur, garde le ton de persifflage avec lequel il avait confondu le pauvre Roullé. Même verve et même dédain de ses ennemis. La lettre n'est pas une défense; c'est un réquisitoire acerbe contre

sure que les Jésuites influençaient cette fois. M. Edouard Fournier, parlant de cette mésaventure de Regnard dans l'édition qu'il vient de donner des œuvres de ce poète (Paris, Laplace, Sanchez et Cie, 1875, grand in-8, p. 75 et 76), s'exprime en ces termes : « II serait curieux que Lamoignon eût mis la main dans cette affaire et qu'après avoir aidé jadis les Jésuites contre Tartuffe, il eût aidé le Légataire contre les Jésuites. » Nous cherchons à démontrer qu'au contraire les Jésuites étaient pour Tartuffe, cette satire des Jansénistes, lorsque Lamoignon et le Parlement prirent en main l'a Taire de ceux-ci. Par cette accusation d'illogisme formulée contre Lamoignon, l'ingénieux auteur de l'Esprit des autres nous fournit la preuve qu'en 1875 l'histoire du Tartuffe n'avait guère fait de progrès depuis Voltaire (Dans sa lettre à Richelieu, datée du 27 septembre 1769, il dit : Tartuffe était une satire de la morale des Jésuites.)— Remarquons par surcroît que le Lamoignon du Tartuffe, premier président du Parlement, mourut peu après Molière et que le Lamoignon de Regnard, avocat général, était le fils du précédent.

par Louis xiv 5i

les « célèbres originaux du portrait », et « la cabale ». — « Tout ce que j'ai pu faire pour me sauver de l'éclat de cette tempête, c'est de dire que Votre Majesté avoit eu la bonté de m'en permettre la représentation et que je n'avois pas cru qu'il fût besoin de demander cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'elle seule qui me l'eût défendue. »

Molière ajoute qu'il a changé le nom et l'habit de son hypocrite, dont il a fait un homme du meilleur ton, vêtu dans le dernier genre. Pour commenter cette phrase, on a conclu que Molière avait enlevé à son héros la robe ecclésiastique, sous laquelle il s'était produit en 1664 *. C'est une erreur : jamais Tartuffe, on peut l'affirmer, Tartuffe qui ne prononce

1 La remarque est d'Auger et elle a été rapportée de nouveau par l'auteur de l'édition parue en 1864 che2 Garnier frères à Paris. Cependant on avait fait justice au xvme siècle de ces conjectures qui ne supportent pas l'examen. « Nous ignorons pourquoi les comédiens, dit Bret dans son avertissement, ont préféré depuis de montrer le Tartuffe sous une décoration qui le rapproche beaucoup de l'application que vouloit éloigner Louis le Grand et que Molière avait cherché à éviter, puisqu'il le faisoit regarder par Orgon comme devant être son gendre. » Gigli, qui a traduit le Tartuffe en italien (171 1), dit qu'il ne faut pas croire que le personnage du faux dévot soit de l'état ecclésiastique.

52 Le Tartuffe

pas un seul mot emprunté à la langue technique des sacristies, n'affecta l'extérieur d'un prêtre. Une telle supposition est inadmissible. Molière avait dû donner à son héros un costume noir ou marron, mais bien laïque; il portait le pourpoint prétentieusement sombre que les partisans de Port-Royal avaient adopté. Panulphe étincelait sous les dentelles ; Tartuffe se refusait toutes sortes d'ornements. Les bibliophilesconnaissent bien la mode austère à laquelle nous faisons allusion, car ils en ont gardé le souvenir dans cette reliure préférée qu'ils nomment « janséniste ».

La cabale avait mieux fait que d'obtenir l'interdiction de la pièce; elle avait intéressé à son sort l'archevêque de Paris, qui sur ces entrefaites lança l'anathème contre le poète et son œuvre, dans une ordonnance devenue historique. (Ordonnance de Monseigneur l'archevêque de Paris. De l'imprimerie de François Muguet, imprimeur ordinaire du.

roy et de Monseigneur l'archevêque de Paris. Affiche in-f°, n août 1667). Cette ordonnance est de Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris du 3b juillet 1662 au ier janvier 1671 '.

• Par une inattention remarquable, M. Génin attribue la direction des persécutions du clergé de Paris

par Louis xiv 53

Péréfixe, par ce mandement, avait voulu faire sans doute une avance à Port-Royal, avec lequel il souffrait d'être en froid depuis 1664. Naturellement conciliant, Péréfixe, qui avait été obligé en cette dernière année de se prononcer pour les Jésuites contre les Jansénistes, faisait, en attaquant Molière, une dé-

contre Molière au prélat « Harlay de Champvallon » ; celui-ci ne gouverna pas le diocèse de Paris avant 1671. (Voy. Lexique comparé de la langue de Molière. Paris, Didot, 1846, in-8°, pag. xxxv). — Cette opinion de M. Génin est d'autant plus singulière que Harlay, qui prononça devant Chigi la harangue de réception en 1664, dut être un des prélats dont Molière s'enorgueillit d'avoir reçu l'approbation.

Molière ne se contenta pas d'écrire au Roi, il alla trouver Lamoignon avec Despréaux. Le magistrat l'invita à attendre le retour du Roi et termina la conversation par cette phrase de Tartuffe (il l'était jusqu'au bout des ongles) : « Monsieur, vous voyez qu'il est près de midi, je manquerais la messe si je m'arrêtois plus longtemps. » Brossette qui nous a transmis cette anecdote dans ses Mémoires sur Despréaux, ajoute : « Toute la mauvaise humeur de Molière retomba sur Mgr l'archevêque, qu'il regardoit comme le chef de la cabale des dévots, qui lui était contraire. » Nous n'admettons pas cette dernière observation, les vrais sentiments de Péréfixe au sujet des Jansénistes étant assez connus de tout le monde et surtout de Molière.

54 Le Tartuffe

marche dont il savait que Mme de Longueville lui saurait gré '.

Cependant l'heure du triomphe approchait. Le grand Condé, revenu vainqueur de la Franche-Comté, voulut une fois encore entendre Tartuffe. Il le fit jouer à ses fêtes de Chantilly, devant le duc d'Orléans et Mme la duchesse Henriette, le 20 septembre 1668.

A la fin du même mois, les troubles suscités par le formulaire furent interrompus par le bref de Clément IX; les partis religieux entrèrent pour quelque temps dans cette période de calme connue sous le nom prétentieux de paix de l'Église.

Heureux dans sa lutte ouverte contre les Réformés, Louis XIV avait vu avec joie, dans cette même année, la conversion de Turenne : il ne redoutait plus d'obstacles à la suppression des chambres de l'Édit, dernière garantie judiciaire sérieuse des Protestants. Ce fut le moment qu'il choisit pour aplanir les derniers obstacles à son allié. L'Hypocrite, re-

1 Péréfixe avait été nommé spécialement pour combattre les Jansénistes. C'est à cette fin qu'il avait publié son ordonnance du 7 juin 1664, relative au Formulaire, ordonnance qui souleva une si grande tempête dans Port-Royal, et obligea l'archevêque à redoubler de rigueurs contre les religieuses de cet ordre.

par Louis xiv 55

devenu Tartuffe, fit enfin son apparition au théâtre du Palais-Royal.

Si le Roi revient définitivement sur ses défenses passées, s'il se laisse aller à autoriser la représentation du Tartuffe, c'est que le parti janséniste, malgré sa prétendue soumission, reste sourd à toutes les menaces, à toutes les sévérités du pouvoir et se montre intraitable. Les duchesses de Longueville, de Conti et de Liancourt, Arnauld, Nicole, etc., se sont comme ligués pour contrecarrer l'autorité du Roi. Celui-ci a beau répéter les avertissements, on le brave jusque dans son palais, et l'évêque d'Alet, conseiller des « mères de l'Eglise ' » continue la lutte en faisant réimprimer son rituel, naguère frappé par Rome 2.

1 C'est l'image spirituelle employée par Mme de Se vigne, dans sa lettre du 18 mars 1671, pour désigner les deux belles-sœurs, Mmesde Longueville et de Conti.

2 Est-il nécessaire de rappeler, en dehors des circonstances qui se rapportent directement au Tartuffe, de quels égards l'auteur fut entouré par le Roi, dans toute la famille royale et chez les intimes des petits levers pendant la période qui sépara la représentation de Versailles en 1664 de celle de Paris en 1669. Poquelin produisit pendant cet intervalle plusieurs ouvrages qui reçurent de la Cour un accueil très-favorable ; ses dé-

56 Le Tartuffe

La mémorable soirée du 5 février 1669 fut immédiatement célébrée par le continuateur de la Muse de Loret :

On vit, en riant à tous coups, Ce Tartuffe, cet hypocrite, Lequel faisant la chattemitte, Sous un masque de piété Déguise sa malignité, Et trompe ainsi, séduit, abuse Le simple, la dupe, la buse.

Ce Molière, par son pinceau,

penses et ses honoraires furent payés avec largesse ; Louis XIV prit à son service la troupe de Molière qui jusqu'alors avait appartenu à son frère, etc. etc. Molière ne figure même sur les listes de gratification qu'à partir de l'année où le Tartuffe fut représenté pour la première fois. Voici ce qu'à son nom contiennent ces listes de 1664 à 1669.

1664. Au sieur Molière, la somme de 600 livres que sa Majesté lui a ordonné pour gratification 600

i665. Au sieur Molière, pour gratification et pour lui donner moyen de continuer son application aux belles-lettres 1000

1666. Au sieur Molière 1000

1667. Au sieur Molière, par gratification. . 1000

1668. Au sieur Molière, par gratification, en considération de son application aux belleslettres 1000

1669. Au sieur Molière, en considération de son application aux belles-lettres et des pièces

de théâtre qu'il donne au public 1000

(Pierre Clément, Lettres de Colbert, t. V.)

Page 1