‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 99 sur 175 · DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XI

tiable : le savoir!... fait-il mourir un pihlosophe avec plus de constance et de résignation qne n'en montrent;, à leurs derniers moments , un pauvre villageois, et, souvent même, des peuples entiers, affermis qu'ils sont contre les lois de la nécessité par les simples arguments de la nature? En effet, à quoi bon la science acquise , si elle nous exerce plus qu'elle ne nous instruit ; si elle nous est moins utile qu'elle ne peut nous être dommageable; si elle nous fait plutôt calculer la grandeur de nos maux, qu'elle ne nous fournit les moyens de nous en garantir ? Et , que c'est richement accomplir le vœu de pauvreté , ainsi que se plaisent à le faire certaines âmes dévotieuses , que de comprendre dans cette abnégation des richesses , rindigence même de Tesprit et du savoir!

— Les misères de toutes sortes qui assiègent l'humanité, prennent à nos yeux une couleur d'autant plus sombre et un aspect d'autant plus redoutable , que nous cherchons , dans les lumières de la science et dans les principes de la sagesse , plus de moyens de nous y aguerrir. Mais, que sert, pour l'heure du danger, la précision des faits, qu'à nous jeter dans rinconvénient de trop bien les connaître , et l'enseignement de la morale, qu'à énerver notre courage, à force de vouloir le dresser et le tendre? Portons nos regards sur les habitants de la campagne : qu'ont-iis besoin , pour nous donner des leçons de stoïcisme , plus pures à la fois et plus vigoureuses que toutes

celles que nous allons prendre à Técole de la philosophie, qu'ont-ils besoin de consulter ou Zenon et Caton? Et, que s'enquerraient-ils d'exemples ou de préceptes, quand ils trouvent, dans le labeur de chaque jour, de quoi méconnaître Findigence; et que la manière simple et naturelle dont ils désignent les maladies, suffit déjà pour leur en adoucir Fàprelé? Il faut que ces maladies soient bien graves , pour interrompre leurs travaux accoutumés ; dès quïls s'alitent, c'est pour mourir.

— C'est à tort que nous croyons que la science puisse nous diriger plus sûrement et plus heureusement que la nature. Elle ne nous apprend, sur la manière dont il nous faut vivre et mourir, ménager nos biens, élever nos enfants, et entretenir la justice, rien de bon et d'utile , que ne pratiquent, mieux que pas un de ses disciples , les esprits même les plus incultes, et jusqu'aux animaux les plus sauvages. Car, c'est ainsi qu'en use la science à Tégard de la nature : elle s'empare de ses plus nobles inspirations, et se propose ensuite de les lui transmettre sous forme de préceptes , et à titre d'enseignements qu'on ne reçoit qu'à sa propre école. Mais, que de soucis et de tourments ne préparons-nous pas à notre avenir, dès quC; pour la suivre, nous venons à quitter les voies où chemine, exempt de crainte et d'agitation, le commun des hommes! Point de maux, en effet, qu'elle ne nous oblige à prévoir, nous qui aurions tant be-

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