‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 106 sur 175 · DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIII

jouions ainsi tout notre être, aucune où il y ait autant de risque à se mécompter, aucune où les moindres bévues puissent entraîner des suites plus funestes et plus irrémédiables ? Est-ce donc sagesse , penserez-vous enfin , que de nous abandonner de la sorte à la merci de tant de souffles contraires ?

— Les moindres méprises de la médecine sont quelquefois plus nuisibles aux malades, que ses plus justes appréciations ne sauraient leur être profitables.

— La médecine , telle que Tout faite les hommes , est un art moins salutaire que dangereux, en ce qu'il se fonde , non pas exclusivement sur les leçons de la nature, mais le plus ordinairement, au contraire, sur les subtilités de l'esprit humain. Point de doute que, parmi les productions de ce monde , il ne s'en trouve d'utiles au maintien de notre santé, de même qu'il y en a d'indispensables à la conservation de notre existence. Le mal n'est donc pas dans l'usage modéré que nous pouvons faire de ces remèdes; mais, mieux vaudrait encore nous en abstenir entièrement, que de risquer d'en abuser, en nous abandonnant sans réserve aux prescriptions systématiques de la médecine; car, ce que l'on comprend vulgairement sous ce nom, est, de toutes les sciences, celle qui offre le champ le plus vaste aux conjectures et aux inventions des hommes , celle où leur imagination se donne le plus de carrière , et agit avec le moins de réserve et de dis-

crélioiî. Qu'est-ce (railleurs que la nécessité d'une pareille science, s'il est constant que les premiers siècles, c'est-à-dire les plus robustes et les plus heureux, ont pu s'en passer impunément ; qu'une infinité de nations , chez lesquelles la santé est meilleure et la vie plus longue que chez nous , sont encore à la connaître , et que certains peuples mêm^e se sont empressés de la bannir de leur territoire , après en avoir reconnu par expérience l'inefficacité? Et, pour en venir à ceux qui la pratiquent , où devons-nous chercher le témoignage de lïnfaillibilité de leurs lumières, quand nous ne saurions le rencontrer ni dans le bien-être, ni dans la prolongation de leur propre existence? Au surplus, proscrire les médecins, comme il arriva jadis aux Romains de le faire par Tentremise de Caton le censeur, ce n'est point là renoncer à la médecine proprement dite; en effet, user avec mesure de tout ce qui convient à notre tempérament, et éviter avec scrupule tout ce qui pourrait en contrarier la nature, vivre en un mot sobrement et sainement; voilà en quoi consistent, pour le sage , les suprêmes éléments de la véritable médecine.

— Il faut que le sage soit bien malade du corps et de l'esprit, pour s'en remettre à la médecine du soin de gouverner sa vie et sa santé.

— La médecine embrasse tant de principes divers et

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