DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XX
de cette science cV emprunt, pour se produire sous une valeur purement étrangère, c'est, en outre, une fraude et une lâcheté; se décrier parmi les gens d'entendement, que ne saurait abuser un pareil larcin, et jouer la seule estime qui soit digne qu'on ambitionne de Tacquérir; et la jouer ainsi contre Tignorante approbation du vulgaire, c'est enfin une grande honte et une grande sottise. Voilà pourtant le mérite et la gloire des plagiaires : stupide iniquité! misérable ambition !
La manie d'écrire est un des symptômes du malaise qui travaille un siècle corrompu. C'est à qui de tous, dans ces temps de vice et de scandale, se relâchera de ses devoirs , pour concourir, chacun suivant sa nature et ses moyens, à la dissolution universelle. Or, comme ce serait peu du désordre des mœurs, s'il n'entraînait le débordement des idées, il semble qu'il devrait y avoir de certaines règles de justice contre les écrivains ineptes et inutiles , ainsi qu'il y a des lois particulières contre les vagabonds et les fainéants ; et, néanmoins, comment ne serait-on pas fondé à se faire en quelque sorte un mérite des travers même de son esprit , lorsqu'on voit tant de gens tenir publiquement à honneur le dérèglement de leur conscience?
256 ÉTUDES sua Montaigne,
Faiblesse déraison, obscurité de pensée, et, par-dessus tout, impuissance de langage, il n'y a rien qui, de la part de l'homme, ne puisse devenir, pour l'homme, matière à interprétation, sujet de débat, ferment de discorde.
— Les gloses ne sont en général que de" nouveaux sujets de doute ajoutés à d'anciens éléments d'incertitude, et pour peu qu'elles abondent sur un même point de débat , il est rare qu'elles ne tendent pas à obscurcir de plus en plus la vérité ; car, telle est la maladie naturelle de Tesprit humain, que, toujours en quête de réalités, il lui arrive de se laisser perpétuellement égarer par les plus fausses et les plus grossières apparences.
— Ce serait une plus grande affaire aujourd'hui d'interpréter les interprétations, que d'interpréter les choses elles-mêmes; en effet, nous avons plus de livres sur les livres que sur toute autre espèce de sujet : nous ne faisons que nous entregîoser. Tout fourmille de commentaires : d'auteurs, il en est grand' cherté. Le principal et le plus fameux savoirde nos siècles, n'estce pas celui qui consiste à savoir entendre les savants? n'est-ce pas là le but commun, la fin dernière de toutes nos études ? Nos opinions s'entent les unes sur les autres; la première sert de tige à la seconde, la seconde