PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE VI
— Il faut que l'esprit sache rester, autant que cela dépend de lui, maître de quoi que ce soit qu'il entreprenne : charges et devoirs, jeux et plaisirs, ce qu'il doit prendre soin d'éviter, en toute espèce d'affaire, c'est que la passion ne le domine ; où l'impétuosité du désir l'éblouit et remporte, adieu le jugement et la pénétration^ et la vigueur et l'habileté, adieu enfin toutes les ressources de l'intelligence, qui ne peuvent résulter que du calme parfait de Fàme. Nous conduisons mal la chose qui nous possède et nous conduit; et, à moins que la fortune ne nous seconde , nous n'avons plus guère à compter sur rien , dès-lors que , nous abandonnant à la violence de toute agitation téméraire, nous nous laissons ravir^ par cet emportement, le moyen de pouvoir compter sur nous-mêmes.
Il n'y a point de genre d'esprit plus sot et plus fastidieux que celui qui, prenant la vie commune pour un champ de parade, se croit tenu d'y faire habituellement assaut de force et de subtilité. Parler avec simplicité, mais toujours avec ordre, et savoir affecter au besoin l'ignorance, c'est le plus sûr moyen de se mettre à la portée de tout le monde ; et c'est justement là que viennent échouer les savants, lorsqu'à l'envi les uns des autres, ils vont semant partout leurs livres, et qu'à chaque pas et sur le moindre propos , ils ne laissent point de seprévaloir magistralement del'excellence de leur raison et de l'autorité de leurs lumières.