TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE VII
— Bons OU méchants , sauvages ou civilisés , les hommes éprouvent le besoin de se réunir et de s'agglomérer en quelque sorte, pour mettre les intérêts de chacun d'eux sous la sauvegarde de tous, en établissant dès l'abord, suivant leurs mœurs ou leurs penchants, les lois qu'ils jugent les plus propres à régler et à maintenir cet état de communauté. De là le véritable esprit qui doit présider au progrès comme à la réforme des institutions primitives de toute république. Les théories puisées dans les seules ressources de Fimagination ^ et destinées à assurer le bonheur de tous les peuples pris en général , abstraction faite de leur tempérament propre et de leurs habitudes particulières, ressemblent à ces rêves qui charment et ravissent les sens durant le sommeil , mais qui ne laissent à la raison , dès que le réveil vient à lui rendre le libre usage de ses facultés , que des souvenirs si merveilleux et si fantastiques, que, de vouloir tenter la réalisation de pareilles chimères , que, de se promettre d'y donner Fombre même d'un corps et le moindre souffle de vie, ce serait, à vrai dire, une pensée aussi absurde que téméraire, tant on se trouverait bientôt forcé de reconnaître quïl n'y avait au monde projet plus décevant et entreprise moins exécutable. C'est également folie que d'emprunter, pour s'en servir à modifier la forme et le régime de tel gouvernement , les règles de tel autre gouvernement d'une forme ou d'un régime tout-à-fait contraires : rien de plus dangereux pour un État que
riimovatioii ; car, il est à craindre que le premier essai qu'il croyait faire du mieux , venant à le jeter tout d'abord de mal en pis, cette déconvenue ne Tentraîne à poursuivre , par toute sorte de tentative et par toute espèce de changement, la découverte de quelque système que ce soiî d'une apparence plus ou moins favorable , où il lui semble permis de borner enfin ses recherches et de fixer pour jamais ses espérances, mais où, loin de là peut-être, il ne doit rencontrer qu'une rapide et fatale dissolution , qu'une complète et irrémédiable ruine. Il faut traiter les États comme on traite les hommes , par un régime approprié à leur constitution : procéder par secousses trop violentes, c'est souvent appeler^ la mort sur ceuxlà mêmes dont on ne voulait que hâter la guérison. D'ailleurs , outre que le bien ne succède pas toujours nécessairement au mal, il y a des maux dont on ne peut chercher à se défaire, sans risquer de voir d'autres maux en venir prendre immédiatement la place; et le mal le plus ancien et le mieux connu est, sans contredit, plus supportable qu'un mal récent et non encore expérimenté.
C'est surtout le repos et l'existence de ce qu'il y a de mieux famé et de plus honoré parmi les gens de mérite et de vertu, que menace et compromet la témérité de ceux qui se prennent à combattre les lois et à ébranler les institutions d'un État.