TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XIV
rapport de rétat même qu'il exerce, ou du mérite particulier qu il se donue ou qu'on lui suppose.
C'est peu , en ce qui touche le service des princes , que de savoir être discret, si Ton ne sait encore être menteur.
— Rien n'empêche un favori d'être un homme véridique en toute autre espèce de cause que ce soit ; mais , il lui faut accorder cela, qu'il ne doive penser et ne puisse parler que favorablement de son maître.
— Iln'yapoint déplaisir plus piquant, dans le commerce de la vie, que la lutte des facultés du corps ou de Tesprit, lorsqu'elle vient à s^établir entre personnes d'une égale condition. Or, il n'en va pas ainsi entre les princes et leurs sujets; ce sont, quant aux uns, des combats toujours décidés avant le croisement des armes , où le prestige de la toute-puissance étouffe dès Tabord, dans les autres, jusqu'aux moindres germes de l'émulation ; et, loin qu'il arrive jamais à tête couronnée de pouvoir y acquérir la juste connaissance de ce qu'elle vaut , tout le fruit qu'elle parvienne à tirer delà victoire, c'est celui-là, peutêtre, de donner au plus lâche et au plus sot le droit de dire : « J'ai cédé, c'était mon roi. » Mais , honteuse et souvent funeste prérogative d'un souverain ! car, de même qu'on lui suppose ou lui concède, soit
par crainte ou par flatterie, Tavantage en toute espèce de qualités physiques et morales ^ de même s'ingénie-t-ou à simuler en soi toutes les infirmités apparentes et de son corps et de son àme. Il y a tant d'exemples de fortunes bâties sur la servilité , qu'il est difficile à la faiblesse humaine de résister aux influences de la contagion; et tant dïnjustes châtiments ont payé la gloire de vaincre , en quoi que ce soit , les maîtres du monde, qu'il n'est pas jusqu'à certains philosophes , dont la conscience n'ait quelquefois reculé devant le danger possible de leur faire entendre, sur les points même les moins irritants, le généreux langage de la droiture et de la vérité.
Les rois, quels que soient l'éclat et la pompe des honneurs qu'on s'empresse à leur rendre , et qui tendent à les diviniser aux yeux du vulgaire , n'en sont pas moins formés du même limon dont furent pétris les plus infimes de leurs sujets. Hommes tout aussibien que nous, ils ne sont, à part cela seulement qu'ils sont rois , ni plus ni moins que nous sommes : passions, faiblesses, infirmités, ils subissent ainsi que nous le joug des misères humaines, de la dernière desquelles , s'ils sont malheureusement nés , l'empire même de l'univers ne pourrait les affranchir. Mais , qu'ils soient habiles , nobles , vertueux , et vraiment faits pour porter une couronne, la royauté la plus belle et la plus souhaitable ne saurait-elle