TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XIV
rien ajouter encore à leur bonheur; et peut-être ne tarderaient ils pas , s'il ne s'agissait pour nous que de prendre avis de leur expérience, à nous répondre avec le roi Séleucus, que, «Qui saurait le poids d'un sceptre , ne daignerait le ramasser, quand il le trouverait à terre. »
— Les rois, quant à la jouissance des plus douces et des plus pures voluptés, sont, suivant Hiéron , d'une condition pire que celle des autres hommes, d'autant que l'aisance et la facilité fait perdre aux voluptés leur aigre-douce pointe, que ne laisse jamais d'y trouver, au contraire, la peine et la difficulté. En effet, qui ne se donne loisir d'avoir soif^ ne saurait prendre plaisir à boire; et Ton peut dire des rois , eu égard à toute espèce de vœux et de jouissances, qu'ils n'auraient rien à désirer, s'il ne leur manquait de pouvoir désirer quelque chose.
— A voir les rois, par suite des obligations imposées à leur charge, se constituer comme d'eux-mêmes prisonniers dans les limites de leurs États; à voir tout un peuple s'arroger le droit d'épier leurs plus insignifiantes démarches, et condamner jusqu'aux pensées que souvent il lui plait de leur attribuer ; à voir cette fâcheuse presse dont toute leur vie se trouve pour ainsi dire enveloppée , et qui , dans sa constante sollicitude à prévenir leurs moindres volontés, semble vouloir bien moins les délivrer de la dépendance par-
302 ÉTUDES SUR MOÎSTAIGNE,
fois si douce du désir, qu'abaisser l'orgueil du maître sous le joug déshonorant de ses sujets; à voir, en un mot, tant d'incommodités inhérentes à la majesté souveraine, qui pourrait s'empêcher de convenir que la royauté est la plus lourde et la plus onéreuse de toutes les servitudes?
— Hiéron plaignait surtout les rois de ce que , par leur élévation , qui les met hors du concours ordinaire des hommes, ils se trouvent privés du commerce à la fois si doux et si utile de Finlime amitié. En effet , dans cette inégale réciprocité dlntérêts, qui ne permet qu'à peine au monarque de se communiquer à ceux que leur bonne ou mauvaise destinée approche le plus de sa personne, quel témoignage d'affection ou de dévouement se croirait-il si fort en droit d'attendre de quelqu'un même de ces familiers , que la naissance ou la faveur fait marcher immédiatement à sa suite , quïl ne songeât encore à se demander si c'est bien là un acte de franche et pure volonté, sous la manifestation duquel on ne dut, en y regardant de près, découvrir le moindre sentiment de crainte ou d'ambition perscnnelle? Car, ce n'est pas le roi que nous révérons, c est la royauté! Car, ce n'est pas le roi que nous suivons , c'est sa fortune , par l'espoir d'en accroître la nôtre! Aussi, pour ce qui est de la vérité, comment un roi se ilalterait-il de l'obtenir à titre gratuit et bénévole de n importe lequel de ses sujets, lui qui tient leur liberté comme bridée