TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XÏV
de tout point par sa puissance, lui dont il leur semble que la volonté doive être habituellement beaucoup plus près de les menacer que de les protéger? Comment , enfin , pourrait-il s'enorgueillir de les entendre le louer de sa justice même, si, comme Fempereur Adrien le disait un jour à ses courtisans , il n'est , entre les grands et les petits , personne qui osât reprocher hautement à un souverain ses mauvaises actions ?
— Tous les véritables avantages dont jouissent les princes, leur sont communs avec les hommes de moyenne fortune. C'est à faire aux dieux que de monter des chevaux ailés et de se nourrir d'ambroisie. Mais , pour les grands de la terre , ils n'ont point d'autre sommeil ni d'autre appétit que le nôtre ; leur acier n'est point d'une trempe supérieure à celle de nos propres armes ; les attributs de leur puissance ne sauraient les mettre à couvert du soleil ni de la pluie; en somme ^ il n'y a point de biens réels que nous puissions leur envier, tandis qifil y en a de positifs qu'ils nous envient , et que leurs vrais maux, d'ailleurs, surpassent de beaucoup les nôtres. Dioclétien, qui portail une couronne si révérée et si fortunée, se démit de l'autorité suprême, afin de s'abandonner aux douceurs dune vie privée ; et comme, peu de temps après , la nécessité des affaires publiques requérait de lui qu'il revînt en prendre de nouveau la charge , il répondit à ceux qui avaient reçu
mission de le solliciter à cet effet : « Vous vous garderiez bien de me tant presser sur ce point , si vous aviez vu le bel ordre des arbres que j'ai plantés moimême dans ma retraite, et les beaux melons que j'y ai semés. »
C'est un rude métier que celui de roi , tant il est malaisé de se maintenir dans de justes bornes, à qui se sent investi d'un pouvoir sans limites; et, pourtant, quel encouragement n'est-ce pas à devenir vertueux , que le moindre bien que vous fassiez , on Tenregistre comme un acte de vertu , et que le plus grand bien même, il vous suffise quelquefois d'un mot ou d'un regard pour le faire !
C'est une sorte de témoignage, contre un monarque, de ne sentir point assez ce qu'il est et ce qu'il vaut par sa dignité même, que l'application qu'on le voit mettre à se faire valoir par des dépenses excessives. Ce serait , à la rigueur, une chose excusable en pays étranger; mais, au milieu de ses sujets, où il peut tout, il tire de l'autorité suprême la plus grande part d'honneur à laquelle il lui soit donné de prétendre. Loin donc, bien loin surtout ces prodigalités de jeux et de fêtes, dont la pompe et la magnificence ne repaissent un moment les yeux du peuple, que pour lui donner le droit de vous deman-