TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XIV
der plus tard un compte rigoureux des tributs pré^ levés aux dépens de ses premiers besoins, de ces tributs remis en vos mains comme un dépôt sacré , dont il ne vous est permis de faire usage que pour son utilité ou pour sa gloire ! Que votre grandeur cherche à se signaler par des travaux utiles et durables : tel est le premier devoir d'un souverain; tel doit être même , en quelque lieu qu'elle s adonne, le véritable fruit de Topulence. Quant aux libéralités dont vous vous faites un mérite de paver les services de vos sujets, gardez qu'elles n'excèdent la mesure d'un bon discernement et d'une saine justice; leurs services ne font-ils pas en quelque sorte partie de votre privilège , tout comme le droit qui vous a été réservé de répartir équitablement vos bienfaits? Dispenser les grâces sans choix et sans discrétion , c'est , en vous exposant à faire honte à ceux-là mêmes qui en deviennent Tobjet, vous rendre coupable d'injustice envers tous les autres ; et le superflu des favoris fait quelquefois souvenir le peuple que ces richesses furent prises sur son nécessaire. Mais, en outre, les favoris d'un prince excessif en dons , finissent par se rendre excessifs en demandes : ce qu'on a reçu ne se met point en compte, et l'on s'habitue peu à peu à ne plus envisager que les libéralités futures. Plus les princes, d'ailleurs, s'épuisent en donnant, plus ils s'appauvrissent d'amis. Qu'ils distribuent , au contraire, les récompenses avec sagesse, ils ne manqueront pas de s'assurer un trésor inépuisable dans la reconnaissance
de leurs sujets : la justice est le gage le plus certain de la vertu des rois, et le mobile le plus puissant de Tamour des peuples.
Parmi les mérites qui semblent propres à distinguer le plus éminemment un souverain , parmi les moyens quïl lui importe de mettre en pratique pour agir le plus efficacement sur F esprit des peuples , il n'en est, à coup sur, aucun qui lui doive acquérir à un plus haut degré Famour et le dévouement de ses sujets, que l'exemple quïl a, entre autres, mission de leur donner, sans que force que ce soit vienne jamais à Feu distraire , d'un courage à Fépreuve de toutes les fatigues et de tous les dangers. L'empereur Vespasien, quoiqu'il se trouvât retenu au lit par la maladie dont il mourut, ne laissait pourtant pas de vouloir connaître Fétat de la république , et ne cessait même de dépécher les affaires dont l'expédition lui paraissait la plus urgente. Son médecin l'en ayant blâmé comme d'une chose préjudiciable au retour de sa santé : « Il faut , lui répondit Vespasien , qu'un empereur meure debout. » Voilà un mot vraiment digne d'un grand prince, un mot qu'on devrait souvent rappeler aux rois, pour leur faire sentir que la charge qu'ils ont reçue de commander à tant d'autres hommes, ne saurait être une charge vaine et oisive. En effet, il n'y a rien qui puisse , avec plus de raison , dégoûter un sujet de se mettre en peine et en hasard pour le