TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XIV
— Il entre dans le caractère du menu peuple d'être soupçonneux envers les souverains qui , Taimant pour lui-même, se montrent aussi ménagers de ses intérêts que de sa gloire , et de garder sa confiance pour ceux qui , clierchant à Tabuser afin de le mieux asservir, réblouissent par le faux éclat des jeux , des spectacles, et des fêtes de toutes sortes qu'ils lui prodiguent à ses dépens. Heureux toutefois si ces trompeuses magnificences , dont les tyrans lui font acheter Tivresse au prix de ses sueurs , il ne lui arrive un jour de les payer au centuple, par l'abandon de ses biens à leur avarice , de ses enfants à leur débauche , de son sang même à leur cruauté! Mais quoi, c'est ainsi que la tourbe populaire a toujours été faite, rien ne l'avise ni ne Témeut qu'au rebours du droit sens et de la saine raison : aujourd'hui, toute de feu pour des plaisirs que le seul respect d'elle-même devrait lui faire envisager comme une honte; demain, au contraire , toute de glace pour le tort et pour la douleur que la nature et la conscience lui commanderaient de ne point souffrir. Est de la B«>.
— Il y a peu d'exemples, dans l'histoire des temps anciens , que la fortune ait manqué de servir le courage de ceux qui^ ayant formé le dessein de délivrer leur pays du joug de la tyrannie , ont su marcher résolument au but qu'ils se proposaient d'atteindre. La liberté , par cette raison qu'elle est sainte et juste, a toujours droit de compter sur elle-même : qu'elle
s'éveille seulement, et c'est fait de la servitude! Est. de la B'^ ,
— Ce n'est point Fappareil militaire dont s'entoure un tyran, ce ne sont ni les bandes de gens de pied, ni les compagnies d'hommes à cheval , qui protègent ses jours, et suffisent à les défendre contre le courage de quiconque a résolu d'arriver jusqu'à lui , pour frapper au cœur la tyrannie. On le croira difficilement de prime abord, mais il n'y a jamais que cinq ou six individus qui mainliennent et le tyran sur le trône, et le pays sons sa dépendance. Ambitieux éhontés de tous les temps , c'est peu que , pour conserver l'oreille du maître, et pour soutenir leur association , ils servent et partagent ses débauches et ses cruautés , s'ils ne le dressent à se rendre luimême complice de leurs propres forfaits. Ces six individus en ont sous leur main six cents autres , quïls gouvernent et qui les exploitent , ainsi qu il se pratique entre les six et le tyran. Enfin, non pas des milliers seulement, mais des millions de satellites groupent autour des six cents , tenant tous au tyran par la même chaîne , prostituant leur honneur et leur conscience par l'appât des faveurs et de la fortune , violant les lois au mépris des châtiments, et faisant à l'envi tant de mal, qu'ils ne pourraient, eux, le tyran, ses séides et leurs intimes sicaires, durer longtemps de la sorte , que sous le patronage et par Tintermédiaire les uns des autres. Les choses vont d'une