TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XIV
telle façon sous le règne d'un tyran , par les déprédations sans nombre qu'il autorise et qu'il encourage, qu'on peut compter autant de gens pour qui la tyrannie est profitable, qu'il y en a pour qui la liberté est souhaitable. Insensés! quelle pitié n'est-ce pas qu ils achètent, au prix de leur asservissement, le droit de plonger le peuple dans les misères de la servitude? car, pour le peu de moments quïls descendissent en eux-mêmes , ils verraient que ces hommes qu'ils foulent aux pieds, et dont ils font quelque chose de pire que des forçats ou des esclaves , sont pourtant plus heureux et surtout plus libres que ceux qui les oppriment. En effet, quelque asservis que soient le laboureur et Fartisan, qu'ils fassent ce qu'on leur commande^ et les en voilà quittes; mais, pour mériter les bonnes grâces d'un tyran , il ne suffit pas qu'on lui obéisse, il faut encore qu'on s'étudie à lui complaire^ qu'on se prête à ses goûts, qu'on prévienne ses caprices, qu'on devine ses moindres pensées, et que, vivant pour ainsi dire de sa vie , on se revête en quelque sorte de sa nature. Estce là le bonheur que les servîtes ambitionnent? Admettons qu'ils jouissent sans remords de leur crédit et de leurs richesses; ne leur viendra -t- il jamais dans l'esprit combien d'autres, qui s'étaient élevés comme eux auprès des tyrans , ont fini par y laisser leur fortune et leur vie? Mais, qu'ils échappent aux mains d'un maître soupçonneux et inconstant, pour qui la puissance même qu'on lui doit^ ne
312 ÉTUDES SUR MONTAIGINÈ,
larde souvent pas à devenir un sujet de crainte et de jalousie, et qu'après s'être enrichis, à Tombre de sa faveur, des dépouilles d'autrui , ils ne soient pas destinés à enrichir autrui de leurs dépouilles, combien de sanglantes invectives assailliront de toute part leur existence, en attendant Theure suprême où la voix des temps flétrira pour jamais leur mémoire ! 11 ne faut donc pas s'y méprendre , ce n'est guère le tyran, dont l'autorité moins que le nom règne sur eux, que les peuples accusent de tous les maux qu'ils ont à souffrir, ce sont bien plutôt les tyrans de fait qui gouvernent à la fois ces peuples et le tyran lui-même. La peste, la guerre, la famine , tous les fléaux et tous les désastres, il n'est personne dans l'État qui ne les leur impute et ne les leur reproche ; et s'il arrive parfois qu'on leur fasse en apparence quelque honneur, on ne laisse pas de les maudire au fond de Tàme, et de les avoir plus en horreur que les bêtes féroces. La haine et l'exécration du genre humain , voilà donc la gloire qu'ils recueillent en ce monde et qu'ils emportent au-delà du trépas : le tombeau est; pour ces oppresseurs des peuples , comme un lieu de gémonies , où non seulement les victimes de leurs odieuses machinations, mais les descendants mêmes de ces victimes, viendront, jusqu'à la dernière postérité, remuer sans pitié les cendres de ces grands coupables, et faire expier ainsi, après la mort, aux vrais artisans de la ruine publique, les crimes dont ils s'étaient impunément souillés durant leur vie. Est* de la B^^.