‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 154 sur 175 · DE LA LIBERTE · texte numérisé non relu

DE LA LIBERTE

Il y a deux sortes de liberté : Tune, qui, relevant des seules facultés de Tàme^ nous donne , en sa plénitude, non seulement le courage de souffrir, mais la puissance même de vouloir, comme si cela résultait de notre choix, ce qu'il ne nous appartient ni de choisir, ni d'éviter; Tautre, qui, subissant la funeste loi d'un nombre infini de circonstances extérieures, dont l'effet ne va souvent à rien moins qu'à l'anéantir, nous autorise, en son intégrité, à faire toutes choses quelconques, en tant qu'elles se conforment aux principes rigoureux de la raison et de la justice. De ces deux espèces de liberté, la première est sans doute la plus désirable , et peut s'appeler à bon titre la vraie liberté, en ce que nul que ce soit n'a le pouvoir de nous la ravir, et que c'est d'ailleurs , comme le dit Sénèque , être bien puissant , que de se maintenir en sa propre puissance ; la seconde est pourtant la plus chère au commun des hommes, parce qu'elle est un droit de nature, qu'ils n'abdiquent jamais que forcés qu'ils y sont par l'abus monstrueux de la domina-

tion d'autrui dégénérée en tyrannie, on droit dont personne au monde ne saurait les déposséder sans transgresser à la fois toutes les lois divines et humaines. Celle-là , qui tient essentiellement à nousmêmes, et n est soumise aux vicissitudes ni des lieux ni des temps , nous suit partout où le destin nous appelle, et nous fait libres jusque dans les fers. Mais, celle-ci, que la nature n'avait subordonnée qu'à la distinction du possible et de Fimpossible dans Tordre des choses physiques, et à Tappréciation du juste et de l'injuste dans le cercle des choses morales, est, aux yeux de tous les gens de cœur , un privilège si saint et si imprescriptible, qu'if leur semble conférer à tous les hommes le devoir de briser leurs entraves; du moment où ils ne se sentent plus ni la force ni la patience de les supporter,

— Tous les animaux, si nous ne faisons trop les sourds, nous crient : « Vive la liberté I » Par quel étrange aveuglement ^ lorsque, de toutes les espèces de la création , l'espèce humaine était , à vrai dire , la seule qui fiit née pour vivre affranchie des entraves delà servitude, Ihomme a-t-il pu dégénérer et s'abàtardh' à ce point, ou de perdre jusqu'au souvenir de sa dignité primitive , ou d'étouffer lâchement en lui tout désir et tout espoir de recouvrer, à quelque prix même que ce dut être, le noble et puissant avantage de cette condition exceptionnelle , que sans doute il appellerait avec raison de tous ses vœux , s'il

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