DE LA VIE
La vie n'est de soi-même ni un bien ni un mal ; c'est la place du bien ou du mal, tant à raison de l'aspect gai ou triste sous lequel chacun la peut voir, qu'à raison de l'usage bon ou mauvais que chacun en peut faire.
C'est une chose peu robuste que la vie : le moindre heurt l'agite, et tout cequiTagite la trouble; le moindre fardeau lui pèse, et tout ce qui lui pèse Taccable.
L'homme, s'il se prenait à vouloir être sage, et qu'il s'avisât d'apprécier les choses pour ce qu'elles valent, ne les estimerait que suivant l'utilité qu'elles peuvent lui offrir dans les vrais besoins de la vie.
Il n'y a rien de si parfait ici-bas , dont Tabus ne doive infailliblement tourner à notre préjudice. Les biens les plus naturels et les plus légitimes de ce monde, peuvent en devenir, par un usage immodéré, les maux les plus cuisants et les plus funestes. Il nous faut donc, pour le plus sûr, effleurer, mais non pénétrer à fond les jouissances de la vie. Toute volupté est décevante en sa piofondeur : quiconque s'y hasarde, tenez pour certain qu'il s'abîme.
Passe-temps et passer le temps : expressions impropres pour tout autre que pour celui-là seulement qui méconnaît le prix de l'existence. En effet, l'homme qui prise la vie par tous les avantages qu'elle permet à la raison de trouver en ce monde, loin qu'il se montre pour le moins désireux, pour le moins impatient de la passer, s'y établit soigneusement au contraire, et se complaît en tout ce qu'elle lui offre de pures et nobles jouissances, comme le sage vient s'asseoir à quelque grand banquet, et prend plaisir à en partager avec modération, mais jusqu'au bout, les somptueuses délicatesses. Ce n'est pas que nous ne devions nous préparer à perdre la vie sans regret, non, encore une fois, parce qu'elle est importune, mais parce qu'il n'entre pas dans sa condition d'être éternelle : or, il
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ne sied vraiment bien de ne pas craindre de mourir qu'à celui qui ne s'ennuie pas de vivre.
On ne doit rien tant recommander à la jeunesse que l'activité et la vigilance : nous ne vivons, à bien dire, que par le mouvement. Le corps et l'esprit s'allanguissent à demeurer dans lïnacîion : vivre d'une vie inerte et stérile, c'est anticiper la mort.
— Le travail endurcit à la peine , retrempe les facultés de Lame et du corps, et décuple les saveurs prudemment ménagées de la vie.
— Il ne suffit pas de ne rien faire, pour ne pas mal faire : nous devons à la société compte d'une partie de notre existence; l'oisiveté, qui nous rend inutiles au monde et à nous-mêmes, est un vice dont nous ne sommes pas moins justiciables devant Dieu que devant les hommes.
— Le sage tient pour perdue toute heure de sa vie qu'il ne peut employer à quoi que ce soit d'utile ou d'honorable : Tempereur Julien disait qu'un galant homme ne devrait pas même respirer.
— Il en est d'un esprit oisif comme d'une terre inculte : celle-ci, pour grasse et pour fertile qu'en soit la nature, ne peut produire, faute d'être labourée et ensemencée, que des récoltes d'herbes sauvages et