QUATRIEME PARTIE, CHAPITRE I
— Les voyages ne profilent à ia santé du corps et de Tesprit , qu'autant qu'ils n'ont de but que rexercice et le plaisir; mais, pour peu que Tintérét y préside, toute excursion devient un métier, et, partant, une des peines de la vie.
— L'homme n'est point né pour vivre entièrement isolé de ses semblables. C'est surtout en voyage que se fait sentir la nécessité d'avoir, pour compagnon de fortune, quelque ami d'un jugement solide et de mœurs irréprochables , qui se plaise à nous suivre, à qui nous puissions communiquer nos plus intimes pensées, dont la présence, enfin, nous aide à supporter l'inconvénient des rencontres fortuites, où il nous arrive parfois de souffrir à cause d'autrui, si ce n'est d'ailleurs autrui qui souffre à cause de nous. De ces deux extrémités, qui nous pèsent l'une aussi-bien que l'autre, la dernière est la plus rude peut-être, à moins que nous n'ayons là ce second nous-méme , pour en partager le fardeau. Mais , que devenir, bon Dieu! quand le hasard nous fait tomber, dépourvus d'assistance, au milieu de personnes ineptes? mieux vaudrait, en quelque sorte, vivre toujours seul, que d'être exposé à se trouver jamais tête à tête avec des sots!
Les hommes d'aujourd'hui semblent croire que ceux d'autrefois avaient et la stature plus haute et la
vie plus longue que ]a nôtre ; mais, ils se trompent sur cela , comme sur tant d'autres choses. Solon, qui était de ces vieux siècles, taille Textrême durée de la vie à soixante-dix ans.
— Caton le jeune estimait qu'en se donnant la mor^ à Fàge de quarante-huit ans , il avait poussé la vie bien au-delà du terme assigné à la majeure partie du genre humain.
11 est rare que nos vertus naturelles n'aient pas donné à vingt ans leurs plus belles espérances, et qu'elles ne produisent pas avant trente ans leurs plus nobles effets.
Il n'est donné qu'à la science et à la sagesse de croître sans cesse avec la vie , et lors même que nos qualités naturelles , c'est-à-dire celles qui sont véritablement les nôtres , ne tendent plus qu'à s'affaiblir et à s'altérer.