‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 165 sur 175 · DE LA MORT · texte numérisé non relu

DE LA MORT

Le déclin prend en nous sa source au départ même de notre existence; il va dès-lors, et jusqu'à notre heure dernière^ mêlant et confondant toutes choses en son cours : la faiblesse avec la force, la décadence avec le progrès, la mort enfin avec la vie.

— C'est la condition expresse de notre création^ c'est une partie fondamentale et constitutive de nousmêmes, que la mort : Fêtre dont nous jouissons en ce monde est dévolu à la mort comme à la vie ; et, dès lejour de notre naissance, nous ne commençons pas moins de mourir que d'exister. A celui qui venait dire à Socrate : « Les trente tyrans ont condamné Socrate à la mort : )) « Et nature, les trente tyrans, » se prit à répondre le sage.

— Bâtir la mort, c'est le continuel ouvrage de cette

vie. Nous sommes en cours de mort toiU le temps que dure notre vie ; car, nous sommes après la mort, quand nous avons perdu la vie. Ou, s'il vaut mieux parler ainsi, nous sommes morts après la vie; mais, pendant la vie, nous sommes mourants ; et la mort touche bien plus rudement et bien plus vivement les mourants que les morts. Si nous avons fait un bon usage de la vie, nous voilà repus : allons-nous-en satisfaits. Si nous n'avons su en profiter, si elle nous était inutile, que nous importe de la perdre ? à quelle fin voudrions*nous la garder?

— Quel que soit l'âge où notre vie finisse, elle s'y trouve comprise tout entière. L'utilité de la vie consiste, non pas dans le plus ou dans le moins de jours qui nous sont dévolus, mais dans le plus ou dans le moins d'avantages que nous savons en tirer. Tel a vécu longtemps, qui a peu vécu. Songeons-y bien, pendant que nous vivons : il dépendra de la volonté que nous en aurons eue, et non du temps qu il nous aura été permis de vivre, que nous ayons assez vécu.

— Un homme, pour petit qu'il soit, n'en est pas moins un homme tout entier ; il en va ainsi de la vie, qui, pour brève qu'elle puisse être , et pour quelque usage d'ailleurs que nous en ayons su faire, est toujours et en tout état de cause une vie, sinon parfaitement remplie, tout du moins entièrement accomplie : ni les hommes ni leurs vies ne se mesurent à Taune.

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