QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE IV
La mort est moins que rien, si l'on peut dire qu'il y ait quelque chose de moins que rien.
— Pourquoi crains-tu ton dernier jour : il ne contribue non plus à ta mort que chacun de tes autres jours : le dernier pas ne cause point la lassitude, il la fait se déclarer. Tous nos jours vont à la mort : notre dernier jour y arrive.
— Nous prétendons communément ne rien tant appréhender, en ce qui regarde la mort, que les maux dont elle nous menace ; mais, nous tâchons par là de faire illusion aux autres ou à nous-mêmes, et il n'y a point de maux, qui, si nous voulions parler vrai, ne nous parussent plus que supportables au prix de la seule appréhension de mourir.
— On conçoit la crainte naturelle que nous pouvons avoir de la douleur ; mais , pour la mort , qui n'est pas moins nécessaire que la vie à la succession des choses de ce monde, à quelle fin la nature en ferait-elle à nos yeux un objet de haine et d'horreur? La mort n'est qu'un moyen que la nature emploie, non pas, et loin de là, dans le but de polluer et d'anéantir ses ouvrages, mais à Teffet, bien au contraire, de les reproduire et tout ensemble de les multiplier.
— La transition est moins sensible du mal être au non être , qu'elle ne Test d'un être sain et florissant à un être malsain et douloureux. Quelle sottise que de peiner à franchir le pas au-delà duquel on se trouve exempt de toute peine ! De même que notre naissance nous apporta la naissance de toutes choses, de même notre mort nous en doit-elle apporter la mort. Sortons de ce monde comme nous y sommes entrés ; retournons de la vie à la mort, ainsi que nous passâmes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur. Notre mort est un des moyens de l'harmonie universelle; c'est un des éléments de l'existence du monde.
— En quelle occasion serons-nous bien venus à nous enorgueillir de la connaissance des choses de ce monde , si elle ne sert qu'à nous rendre d'autant plus lâches au milieu des dangers qui nous y environnent de toute part? Le philosophe Pyrrhon, naviguant, un jour de grande tourmente, en compagnie de gens saisis d'efîroi, cherchait à les encourager par la vue d'un pourceau, qui ne lui semblait, disait-il, en nul souci de la tempête. Or, sans vouloir descendre jusqu'à Texemplc du pourceau de Pyrrhon, qu'on essaie de dresser l'état des peisonnes de tout sexe et de toute condition , qui , dans les siècles les plus heureux, ont attendu la mort avec constance, ou Tout recherchée d'elles-mêmes, non seulement celles-ci à reflet de se délivrer des maux de la vie présente,.mais celles-là encore par le désir de se sous-