QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE IV
traire à Tennui même de vivre , et d'autres , enfin , dans l'espoir de trouver par-delà cette terre une meilleure condition , on aurait plus tôt fait de mellre en compte celles qui l'ont redoutée , que de s'enquérir du nombre de celles qui Tont ou accueillie en son temps, ou prévenue avant son heure; d'où Ton se trouverait induit à conclure qu'il n'est pas si aisé de vivre que de mourir. C'est donc mal utiliser cet avantage de la raison qui nous a été donné par le Créateur sur tout le reste de ses créatures , que d'oublier qu'il a fait entrer la mort dans ses desseins , comme une des parties efficientes de Tordre universel des choses créées ou à créer, et de nous troubler de telle sorte , par la seule appréhension de notre fin prochaine ou éloignée , que , cette intelligence des phénomènes de la nature , dont il nous a dotés en vue de notre plus grand bien, nous la fassions tourner à notre préjudice, et la transformions en un instrument de trouble et de ruine pour le repos de notre existence.
Dieu nous fait grâce, lorsqu'il nous soustrait la vie par le menu : c'est le seul bénéfice de la vieillesse. La dernière mort en sera d'autant moins lente et d'autant moins pénible; elle ne trouvera plus, sous ses étreintes, que la moitié ou que le quart d'un homme.
— Tout ce qui arrive selon le cours ordinaire de la nature, doit être compté pour un bien ; mais, tout ce
qui déroge à ses lois générales, ne saurait être envisagé que comme un mal. On peut qualifier de violente, dit Platon, la mort qu'apportent les plaies ou les maladies ; tandis que celle où nous conduit la vieillesse, quand bien même une pareille mort viendrait à nous surprendre, non seulement est de touLes les morts la plus légère, mais ne laisse pas , en outre, d'avoir ses délices. La vie, dit encore Gicéron, est en quelque sorte arrachée de force aux jeunes gens ; et c'est la maturité qui lôte aux vieillards.
—Mourir de vieillesse est un privilège que la nature accorde si rarement aux hommes, et notre vie est exposée à tant de sortes de dangers, dont le nombre et rimminence semblent s'accroître en raison inverse de la progression de nos années, que ce serait faire preuve de sagesse , que de considérer la mort comme un événement d'autant moins naturel, quïl s'éloigne davantage de Theurede notre naissance.
Il nous faut être, autant que cela dépend de nous, toujours prêts à partir de ce monde; mais, gardonsnous surtout , lorsque l'heure en sera venue, d'avoir affaire à d'autres qu'à nous-mêmes : les plus mortes morts sont aussi les morts les plus saines.
—Tel regarde la mort d'un œil calme et la voit venir d'un front serein, tant qu'elle ne lui apparaît que comme la tin inévitable de noire vie terrestre et maté-