‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 168 sur 175 · QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE IV

rielle, qui se trouble aux moindres consolations (Vune voix amie, et sent faiblir tout son courage à ridée de se séparer de ses attachements même les plus frivoles.

— La mort s'appesantit parfois sur nous de tout ce dont elle pèse aux autres , et nous préoccupe de leur intérêt tout autant et plus peut-être que de notre intérêt propre , si leur intérêt d'ailleurs ne nous touche jusque là, que nous le ressentions et nous y absorbions au point de nous oublier entièrement pour euxmêmes.

— Il résulte pour nous, des secours mêmes que chacun se croit tenu de nous prodiguer à nos derniers moments, tant de douleurs physiques et tout ensemble de souffrances morales, que ce serait bien mieux Yentendre de nous laisser mourir en paix, abandonnés aux soins pieux de quelque sage ami, s'il en est toutefois d'un cœur assez ferme et d'un esprit assez prudent pour suffire à un pareil office, que de torturer l'heure de notre mort d'angoisses les plus cruelles peut-être de la vie.

— La mort n'est point un rôle qui appartienne essentiellement à la grande comédie de ce monde : c'est, tout à l'opposé de la vie, un acte à un seul personnage, qu'il nous devrait être permis de jouer loin des regards du public , lequel ne nous importune pas

moins alors que nous pouvons Fimportuner nousmêmes. Vivons et rions de compagnie avec les nôtres, en quelque lieu et sous quelque jour de la scène commune que le destin nous ait placés ; mais , ce devoir une fois accompli, soyons libres du moins d'aller souffrir et mourir en toute retraite qu'il nous plaise , et assistés de toute personne que bon nous semble.

Ce serait donner la preuve d'un grand sens, et faire une action bien méritoire , que d'afTrancbir le foyer domestique du triste spectacle des maux de notre vieillesse et des convulsions de notre mort. Loin de là , pourtant , tout ce qui nous tient ou nous approche, et nos enfants, et nos parents, et nos amis, nous travaillons à leur endurcir le cœur , par la contrainte où , durant un temps indéfini, nous réduisons tout ce monde, de s'occuper sans espoir de nos souffrances. Mais, si nous ne parvenons à fatiguer leur zèle, et à ralentir leur dévouement; si nous ne cessons de trouver en leur àme de la pitié pour ces incurables misères , qui ne doivent avoir de terme que celui de notre existence; quel injuste abus n'auronsnous donc pas fait de leur compassion et de leurs larmes ? A quel indigne excès d'exigence n'auronsnous pas poussé Fégoïsme, ce privilège bâtard qne s'arroge sans plus de droit le vieil âge? Quel fardeau pour autrui, quelle honte pour nous-mêmes , qu'une si longue et si disgracieuse tyrannie?

Page 1