‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 169 sur 175 · QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE IV

Prévoir la mort, tant s'en faut que ce soit la craindre : quiconque mesure le péril, c'est tout le contraire de s'en étonner. Tel homme ne se montre pas moins faible d'esprit que de cœur, si son visage blêmit à la seule pensée de la mort, tandis que tel autre fait preuve à la fois de courage et de sagesse , si , se plaisant à la prévoir, il se tient toujours prêt à Fattendre sans effroi et à la soutenir sans mollesse.

— Le sage, quel que soit le mal qui le presse, n'entre point en querelle avec la santé ; il se plait au contraire à la voir, forte et robuste chez les autres , entourer son chevet de soins prudents et délicats ; il aime à s'entretenir avec elle des choses vulgaires de ce monde, et souffre volontiers qu'elle cherche, par les pensées de la vie , à le distraire de ce qu'il y a de grave et de solennel , pour la sagesse même , dans les préoccupations de la mort.

A ce dernier acte de notre vie , où nous nous trouvons aux prises avec la mort , ce n'est plus le lieu pour nous de gauchir et de feindre. Il nous faut parler à cette heure un langage clair et précis , et montrer ce qu'il y a de bon et de net au fond de notre àme. Nous devons donc remettre à ce moment l'essai du fruit de nos études : nous verrons bien alors si nos

discours nous partaient de la bouche ou du cœur. On demandait à Épaminondas lequel des trois il estimait le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates , ou lui-même : « Il faut nous voir mourir, dit-il , avant de le pouvoir résoudre. » En effet, on déroberait à ce héros une des plus belles pages de sa viC; quiconque s'aviserait d'y retrancher Thonneur et la grandeur de sa mort.

— Faibles ou forts , lâches ou courageux , il ne nous arrive point de mourir, pour l'ordinaire, d'une autre façon que de celle-là même dont nous avons vécu. Le calme que nous faisons paraître à nos derniers moments , ne peut donc passer pour constance, qu'autant qu'il a été précédé d'une vie ferme et résolue ; mais , s'il termine une vie molle et inerte, ce ne doit plus être que mollesse et inertie.

— La meilleure preuve de constance que nous puissions donner aux approches de la mort , c'est de la voir venir avec la même sécurité d'esprit et de visage qu'on remarquerait en nous, si nous attendions quelque hôte ami, dont la visite ne nous dut mettre dans l'obligation de rien changer aux habitudes de notre vie.

— La mort , que les uns appellent « la plus horrible des choses horribles,» d'autres la désirent et l'attendent comme le souverain bien de la nature.

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