‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 170 sur 175 · QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE ÏV · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE ÏV

Quoi qu'il en soit , et sans parler des secours victorieux de la raison en pareille matière , il suffit quelquefois , pour supporter la mort avec quelque apparence de résignation, ou d'une certaine simplicité d'esprit qui semble n'y pas croire , ou d'une certaine^ opiniâtreté de caractère qui affecte de s'en jouer.

— Il n'y a , mettant à part et ceux-là qu'ont éprouvés de longues souffrances , et ceux-là surtout qui se sont fortifiés dans la pratique des hautes vertus , que bien peu d'hommes capables de soutenir avec quelque résignation , et encore moins avec une sorte de volupté , les étreintes d'une mort certaine, soit qu'elle leur arrive naturellement;, soit qu'ils l'aient volontairement provoquée. Si l'on en voit pourtant un assez bon nombre se piquer de sang froid et faire montre de courage aux approches du trépas, c'est qu'une espérance confuse et trompeuse , masquant pour eux le danger que court leur existence, les rattache jusqu'au dernier moment à la vie ; c'est que cette espérance leur assure même un certain renom de stoïcisme, dont ils se flattent de jouir en ce monde, pendant l'heureuse suite de jours qu'elle leur semble promettre d'ajouter à leurs destinées.

— Le vrai calme et la constante fermeté ne se reiv contrent que là où s'est implantée la vertu. L'âme qu'elle habite , la vertu l'emplit sans mesure et sans terme de courage et de béatitude. Or, un des princi-

paiix bienfaits dont nous soyons redevables à la vertu, c'est le mépris éclairé qu'elle nous donne de la mort, et le goût pur et sans mélange que , par cette abnégation bien entendue de nous-mêmes, elle nous fait trouver à l'existence. En effet, le sage mépris de la mort fournit notre vie d'une molle tranquillité; mais, qui Tappréhende au contraire, toute joie pour lui est éteinte, toute volupté est empoisonnée. Le but de notre carrière, c'est la mort; elle est l'objet nécessaire, la conséquence inévitable de tous nos desseins et de toutes nos démarches : si elle nous effraie, comment est-il possible que nous allions un pas en avant sans fièvre? Quiconque donc enseignerait aux hommes à mourir , leur enseignerait par cela même à vivre. L'attente et le mépris de la mort est la conquête et la possession de la liberté : apprenons à mourir, nous aurons appris à ne plus servir; savoir mourir nous affranchit de toute sorte de joug et de peine , car il ne saurait y avoir rien de mal dans la vie, pour celui qui a bien compris que la perte même de la vie n'est pas un mal.

— La religion chrétienne n'eut pas de moyen plus puissant pour combattre Terreur, et pour établir la vérité , que le mépris de la vie terrestre que développèrent dans l'àme des premiers croyants les préceptes de la foi divine. En effet, les doctrines de notre foi céleste ne s'accordent sur rien mieux que sur ce point avec les enseignements de la raison naturelle;

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