DE LA FAIBLESSE HUMAINE
C'est un sujet bien vain, bien divers^ et bien ondoyant que riiomme, un sujet touchant lequel ce parait être une chose malaisée que d'établir aucun jugement constant et uniforme.
— L'inquiétude et Firrésolution sont les maîtresses qualités de Fhomme, c'est-à-dire celles qui le dominent et le gouvernent.
Il entre dans les conditions de la nature humaine d'aimer le changement et de courir sans cesse après la nouveauté; mais, ceux qui, par un excès contraire, se complaisent en eux-mêmes, sans rien supposer de mieux que ce qu'ils voient, sans rien estimer tant que ce qu'ils possèdent, s'ils ne sont pUis avisés que nous, et ne nous rendent jaloux de leur sagesse, nous donnent lieu tout du moins d'envier leur bonheur.
PREiMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XIIÏ. 115
— Ce penchant irrésistible^ qui, nous entraînant à changer sans cesse et comme à notre insu de goût, d'avis et de conduite^ nous rend incapables de discerner les biens propres à assurer notre bonheur, d'y asseoir fermement notre choix, d'y fixer, en un mot, la détermination de toute notre vie, est une preuve incontestable de la faiblesse de nos organes, de l'imperfection de iK)tre nature.
— C'est parfois bien choisir, que de ne pas choisir.
— Il n'y a, pour rhomme^ dans l'impuissance où il se trouve, en toute occasion, de discerner ce qui lui est le plus utile et le plus commode , qu'un seul parti à suivre : celui de Fhonnéteté et de la justice ; qu'une seule route à prendre : non la plus courte^ puisqu'il est peu certain de la reconnnaître, mais la plus droite, puisqu'il est en son pouvoir de toujours la tenir.
Il y a peu de choses dont nous puissions juger sainement ou sincèrement, parce qu'il y en a peu dans lesquelles nous n'apportions une sorte d'intérêt propre qui nous aveugle.
—Il n'y arien de si laid, de si vicieux, de si antipa thique à nos goûts et à nos habitudes, qui, par quelque événement fortuit et imprévu, ne nous puisse devenir acceptable : tant nos humeurs et nos opinions ont peu
d'assiette; tant le moindre changement de nos intérêts suffit pour modifier nos sentiments et nos résolutions.
On dirait qn 'il y a en nous deux espèces de nature forl distinctes, dont lune ne peut se détacher de ce que Fautre condamne et rejette.
Nous avons, tous tant que nous sommes, quelque qualité physique ou morale qui prédomine en chacun de nous sur toutes les autres, mais dont l'empire n'est pas tellement constant, tellement absolu, que ces dernières ne ressaisissent parfois l'avantage que tend continuellement à s'arroger la première; de sorte qu'il n'est pas rare, par exemple, de nous voir rire et pleurer presque au même instant d'une même chose, comme il nous arrive de plaindre la mort d'une telle personne , que nous regretterions peut-être de savoir encore en vie : c'est ainsi qu'agitée sans relâche de sentiments divers, s'écoule notre fragile existence, triste jouet des passions qui nous gouvernent, et plus encore de la fortune qui se rit sans pitié de nos passions, noiî moins que des vains projets qu'elles nous font sans cesse enfanter.
Passer du doute à la certitude; puis, delà certitude, revenir au doute, n'est-ce pas établir, en quelque sorte,