PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XIII
qu'il n'y a rien de certain en ce monde que Tincertiîude ? Telle est pourtant la destinée de Thomme , que, durant le cours entier de son existence, il change à tout moment d'opinions et de conduite, sans pouvoir jamais dire s'il s'estime meilleur dans un temps que dans un autre : il ferait beau vieillir, si , à mesure que nous avançons en âge , nous nous acheminions vers notre amendement.
Comme les variations de Fàme suivent pour l'ordinaire celles du corps, et que le corps est sujet à de perpétuelles révolutions, il en résulte qu'il ne nous arrive presque jamais de voir les mêmesmatières sous le même point de vue, et qu'il n'y a rien de moins certain que les découvertes de notre esprit, et de moins positif que les affirmations de notre jugement. De là cette versatilité des opinions humaines, qui, subordonnées aux lieux et aux temps où nous vivons, diffèrent d'ailleiu^s : soit d'homme à homme, suivant la diversité du tact inhérent à la nature de nos communes facultés , ou la dissemblance des goûts et des inclinations provenant de la disposition particulière de ces mêmes facultés, en tant qu'elles nous sont personnelles; soit dans un seul et même individu, suivant les impressions qui Taffectent tour à tour, ou les passions qui se développent en lui aux diiférenies époques de la vie, sans compter, avant toutes choses, les changements de bien en mal et de mal en bien, par
lesquelles Thomme ne cesse de passer, à des époques plus ou moinsrapprochées, et même le plus habituellement à aon iosuj durant le cours entier de son existence. Il faut conclure, de pareils faits, que les vraies lumières ne résident que dans la sagesse éternelle, et que la seule certitude qui soit une pour tous tant que nous sommes, c'est que rien de ce qui vient de riîomme, tant ce qu'il donne que ce qu'il reçoit, n'est et ne peut être qu'incertitude.
Loin d'exiger de l'homme rien qui excède la mesure des facultés humaines ^ la raison^ pourvu que le sage ne cesse de marcher dans les voies de l'honneur et de la justice, permet que^ sans crainte de blesser les règles du devoir, il obéisse, dans certaines limites^ aux mouvements de la nature. Bien plus^ elle lui fait une nécessité de s'échauffer et de s'émouvoir dans les entreprises importantes et décisives , où rester maître de ses sens est une qualité si rare et si notable, qu'on est même surpris de la rencontrer parfois chez ce petit nombre d'hommes privilégiés, dont la haute valeur ne semble pourtant devoir exclure aucune sorte de mérite. En effet, quand la vertu même serait incarnée, comment se la représenter au moment d'escalader une citadelle, sans plus de trouble et d'agitation que s'il s'agissait d'aller se mettre à table ? Où chercher^ où découvrir tant de sang froid en pareille occasion, à moins qu'on ne s'adresse à Tàme