‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 41 sur 175 · DU BIEN ET DU MAL · texte numérisé non relu

DU BIEN ET DU MAL

La volupté est peu ambitieuse de sa nature, et s'estime trop riche de soi-même, pour attacher le moindre prix à la réputation ; elle s'accommode mieux du silence que du bruit, et recherche plus volontiers l'ombre que le grand jour.

— Il y a en quelque sorte rivalité entre nos plaisirs ; et celui de la table n'admet, pour tout condiment , que la douceur des devis, dont les gens de goiit et de raison savent si bien s'entrefestoyer,

— Le meilleur vin et les plus doux plaisirs sont ceux que nous allons chercher loin des tracas de notre ménage , et qui ne nous coûtent que le soin de remercier l'hôte obligeant qui nous les offre.

— Le plus sot maintien de la part d'un maître de maison, c'est délaisser entrevoir à ses hôtes les soins et les soucis que lui cause leur présence; il ne lui manque plus que de les entretenir de la manière dont il les traite, soit qu'il s'en excuse , soit qu'il s'en glorifie, pour être tout-à-fait ridicule.

PREMIJÈRE RàRTIE, CHAPITRE XXV, 141

Dieu ne nous envoie jamais non plus les maux que les biens sans mélange.

— Toutes choses tendent à se confondre dans la nature : le bien avec le mal, le rire avec les larmes,

— Sïî est vrai, comme le disent les stoïciens, que la nature ait destiné le vice à rehausser le prix de la vertu, à plus forte raison semble-t-il permis de croire qu'il en doit être ainsi de la douleur à Fégard de la volupté.

— Le travail et le plaisir , la douleur et la volupté, quoique choses d'une nature tout-à-fait opposée, ne laissent pourtant pas de sympathiser en quelque façon 5 et de se rencontrer assez souvent ensemble.

Il n'y a rien en quoi l'abus ne soit une chose condamnable, non pas même les voluptés les plus conformes aux lois de la nature*

— Goûtons avec modération les plaisirs permis , et tachons de n'envisager, autant qu'il dépend de nous, que le beau côté de la vie : nous n'avons été placés dans ce monde pour abuser ni des biens ni des maux ; et nous ne pouvons, sans manquer également de rai-

son et de sagesse , nous appesantir sur les voluptés non plus que sur les souffrances.

— Celui-là seul comprend et dirige sagement la vie, qui ne porte à l'excès ni la haine de la douleur ni Famour de la volupté.

— Savoir se roidir également contre l'excès de la souffrance et contre l'abus de la volupté, c'est la vertu tout à la fois et le bonheur.

Il y a, suivant Epicure, des voluptés que nous devons fuir, et des souffrances que nous devons rechercher : ce sont , quant aux souffrances , celles d'où naissent des voluptés plus grandes que ces souffrances, et, quant aux voluptés, celles qui traînent à leur suite des souffrances plus grandes que ces voluptés.

C'est une des misères de la nature humaine, que de confondre le bien et le mal , et de se prendre à l'apparence des choses , faute d'en pouvoir saisir la réalité. Or, comme elle a besoin de bruit et d'agitation; et que, ce qu'elle tient communément pour la vie, ce n'en est, à vrai dire, que la fièvre, là où l'on ne bouge ni ne parle, il lui va sembler qu'on sommeille.

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