‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 42 sur 175 · PREMIÈRE PARTIE, CHAPiTRE XXV, 1 i · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAPiTRE XXV, 1 i

— Il faut aux hommes une vie agitée , qui leur fasse sentir qu'ils existent; sans la maladie; à peine connaîtraient-ils le prix de la santé.

—Ce qui nous plaît par-dessus tout, et que nous aimons à trouver de préférence; soit au théâtre ou dans rhistoire, ce sont les événements tragiques de Thumaine fortune : rien ne nous chatouille, à moins qu'il ne nous pince.

L'homme étant né moins pour jouir que pom^ souffrir, et Fextrème volupté ne le touchant même pas à régal de la plus légère douleur, ce serait faire beaucoup pour son bonheur, que de lui dérober la connaissance du bien et du mal ; non par Tespoir sans doute que son ignorance put aller jamais jusqu'à Finsensibilité, — et même la douleur ne lui est toujours à fuir non plus que la volupté toujours à suivre^ — mais dans le but du moins que son imprévoyance Fempêchàt soit de reculer avec effroi devant Fapparence d'une peine, ou de se précipiter avec emportement après Fombre d'un plaisir.

Les maux dont nous ayons le plus cruellement et

le plus habituellement à souffrir, ce sont ceux dont

nous charge notre imagination ; aussi , ne devons-

^ nous rien tant demander à Dieu , sinon qu'il nous

préserve de nous-mêmes.

144 ÉTUDES SUR MONTAIGNI^,

— Il y a une certaine force et iiiie certaine faiblesse d'esprit, qui nous rendent inaccessibles en quelque sorte à la souffrance des accidents humains : entre ces deux extrêmes est la prévoyance timide, pour qui la simple appréhension des maux est plus insupportable que leur présence même.

— ' Craindre les maux, c'est souffrir déjà de tout ce qu'on en appréhende.

— Étudier notre àme'et régler notre imagination , c'est le moyen non seulement de nous couvrir de toute sorte d'offenses et de misères, mais de nous en trouver comme flattés, et , s'il se peut dire même^ comme gratifiés , pour peu qu'il nous convînt de nous y rendre accessibles.

Nous devons ou mettre tout en oeuvre, pour éviter le mal qu'il dépend de nous d'éviter, ou réunir tout ce qu il y a en nous de force et d'énergie, pour supporter le mal dont il n'est pas en notre pouvoir de nous préserver.

— Tous les moyens honnêtes de se garantir des maux^ non seulement sont permis, mais encore sont jouables; le jeu de la constance est fondé sur ce principe, qu'on ne doit songer à soutenir patiemment ses maux que du moment où Ton n'y voit plus de remède.

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