‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 47 sur 175 · PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XXVÏ · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XXVÏ

nous, soit hors de nous, s'opposer à notre détermination de bien faire, c'est l'office même de la vertu.

Il faut en croire Platon , lorsqu'il dit que [les humeurs faciles ou difficiles sont un grand empêchement, les dernières à la bonté, et les premières à la méchanceté deFàme. Socrate eut un visage constant, mais serein et riant , et non fâcheusement constant comme celui du vieux Crassus , ce personnage qu'on ne vit jamais rire. On distingue à ces traits le caractère de la vraie ou de la fausse vertu, que celle-ci est triste et austère , tandis que celle-là est aimable et gaie.

Nous risquerions de prendre pour vertu chez autrui ce qui n'en est souvent que l'apparence, si^ jugeant des causes par les effets, nous ne nous attachions qu'aux circonstances extérieures de sa conduite , sans rechercher d'abord les motifs personnels qui ont pu le déterminer dans telle ou telle occasion ^ sans considérer, en un mot, pour bien apprécier les plus brillantes comme les plus modestes actions, l'homme tout entier qui les a produites.

—Sauf l'ordre, la mesure et la constance, qualités dont le concours et l'harmonie forment le caractère distinctif de la vertu proprement dite , il n'y a rien de bon et de beaU; de noble et de grand , d'héroïque

et de merveilleux, qui ne soit possible, momeiitanément do moins ^ aux organisations même les plus vulgaires. Mais, ce ne sont là que des saillies en quelque sorte hors de nature , des élancements subits et inaccoutumés , des inspirations rares et passagères , sur le témoignage desquels il faudrait bien se donner de garde de vouloir apprécier de pareilles âmes, et déterminer quelle peut être au juste retendue de leurs forces et la puissance de leurs volontés : pour juger sainement dun homme, dit le sage,, il importe de le suivre dans ses actions ordinaires, et de le surprendre dans ses habitudes personnelles , où il ne manque pas de se mettre au large, comme en ses vêtements de tous les jours.

— La vertu qui porte à aimer le bien pour luimême, et à s'y livrer sans jamais se démentir, soit dans son intérieur, en donnant à sa famille Texemple de Tordre, de la constance et de la probité, soit au dehors , en devenant pour ses concitoyens un modèle parfait de Tobéissance aux lois, et du respect pour les opinions rerues ; la vertu qui conduit à se montrer d'autant plus indulgent à Tégard des autres^ qu'on est plus rigide envers soi-même, à suivre, en toute occasion, les mêmes principes déraison, d'honneur et de justice, et à vivre le plus conformément à la condition humaine, en déployant, comme citoyen privé, des qualités qui rendraient, au besoin, capable des plus nobles entreprises; la vertu de tempe-

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ramenl et de conscience , en ini mot , tout obscure et toute modeste qu'elle paraisse , est d'une pratique bien autrement difficile , bien autrement épineuse, que cette vertu d'éclat de la plupart des grands hommes, vertu d'illusion et d'artifice, qui cache aux yeux du vulgaire sa stérile vanité sous le nom fastueux d'amour de la gloire. L'une exalte les passions d'Alexandre, et le pousse à la conquête du monde ^ pour la ruine et pour la désolation des peuples dont son bras doit triompher ; Tautre découvre à Socrate ses faiblesses , et l'engage à se vaincre lui-même, pour le bonheur de l'humanité, que son exemple ne peut manquer d'instruire et de réformer. Et quelle forcC;, d'ailleurs, quelle puissance, quelle élévation ne donne pas à rhomme Thabitude de lutter contre ses mauvais penchants, à tous les instants et dans tontes les situations de la vie! En effet , on se représente aisément un sage prenant la place d'un héros sur le théâtre du monde; mais, loin de là, descendez avec le héros dans sa vie commune, et, souvent, au lieu du héros même, y trouverez-vous un homme qui ne sait plus ni penser, ni parler, ni agir, un homme qui semble ne pouvoir s'abaissera vivre, un homme, enfin, qui, s'il ne vaut pas moins, ne vaut pas plus, assurément, que le plus ordinaire des hommes.

Une âme grande à la fois et bienveillante, qui, toujours égale à sa fortune, sait tantôt s'élever, tan-

tôt s'abaisser au niveau de celle des autres ; qui, nïgiioraal rien des choses de la vie , peut causer bâtiîîient, chasse et procès avec un voisin; qui, se plaisant à Teatretien d'un charpentier ou d'un jardinier.» converse enfin de tout avec tous, sans craindre même de se dérider quelquefois en présence de ses valets , et de descendre avec les derniers d'entre eux à une certaine familiarité; une pareille àme est à coup sûr ce qui a droit de mériter le plus d'estime , et d'exciter le plus d'envie : tout à tous est un principe de bonne politique et de saine morale, qui atteste, dans un État, la plus haute sagesse, et, chez un homme ; la plus rare vertu.

— Qui ne sait vivre avec le peuple , ne doit s'entremettre ni des affaires d'autrui, ni de ses propres affaires; car, pour ce qui est des affaires, soit publiques, soit privées, il n'y en a point qui ne se traitent et ne se démêlent pins ou moins avec le peuple. C'est, à bien des égards, une vertU; que la science de r entregent.

— S'il nous est impossible de régler nos mœurs sur les mœurs de notre siècle, nous n'avons plus qu'à rompre avec le monde. Il faut, pour vivre avec les hommes , les prendre tels qu'ils sont , et c'est souvent une tâche qui ne va pas sans quelque sorte de courage et de vertu : aussi, bien qu'il soit permis de regretter une meilleure époque, est-ce une chose plus

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