‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 5 sur 175 · PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE II

misérable créature qui s'arroge la maîtrise du monde, sur cette ridicule persuasion , qu'il n'y a rien de si merveilleux dans la nature, qu'elle ne puisse envisager comme étant établi pour son intérêt propre, et comme ayant pour unique fin sa plus grande félicité ! Or, l'entendez-vous qui s'écrie : à moi ce branle admirable de la voûte céleste ! à moi la splendeur éternelle de ces flambeaux roulant si majestueusement au-dessus de ma tête ! à moi les mouvements impétueux de cette mer en furie, dont les tempêtes sont à la fois de grands et beaux spectacles pour mes yeux, et de mâles et nobles concerts pour mes oreilles ! à moi, enfin, toute cette magnifique harmonie de la matière organisée , mais sans intelligence , qui se meut aveuglément, depuis tant de siècles, pour moi l'être intelligent et raisonnable , pour moi l'être fort et puissant, pour moi le maître , pour moi le roi de la création! Examinons, pourtant, ces rares avantages qu'il pense avoir sur les autres créatures, et sachons quelle en est au juste la valeur et la consistance : ô pitié! le plus petit atome, quelque chose d'invisible et d'impalpable , mêlé à l'air qu'il respire , en voilà assez pour le frapper droit au cœur, et pour le jeter roide par terre ; en voilà assez pour anéantir si subitement ce colosse , que , par Fimpossibilité de rappeler un seul instant ses esprits , et d'entrevoir , dans la fragilité même de sa vie présente, le présage consolant d'une vie à venir ^ il lui arrive, hélas! de mourir sans espoir , après avoir vécu sans croyance!

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