‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 50 sur 175 · PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XXVI

— Quelque genre et quelque degré d'excellence que noire vanité se croie en droit de nous assigner audessus de nos contemporains, que deviendra cet échafaudage de gloire, si, portant nos regards vers les siècles passés, nous comparons nos exploits militaires, par exemple, aux vies des deux Scipion, d'Épaminondas , et de tant d'autres héros de Tantiquité; ou notre morgue philosophique au mépris que Socrate faisait de lui-même, et qui lui valut à si juste titre, et comme par privilège, le surnom de sage des sages?

Le monde est im théâtre , où nous sommes appelés à jouer tour à tour quelqu'un des rôles de Tuniverselle comédie. Mais, une fois la toile tombée, et notre mission de chaque jour accomplie , il n'y a ciu'un sot, fiit-il même empereur, qui^ persistant à conserver Fhabit et le masque de son personnage, cherche à en perpétuer rillusion jusque vis-à-vis de lui-même.

C'est à tort que la plupart des hommes cherchent à faire prendre le change sur leurs défauts , et qu'ils se flattent de pouvoir impunément en attribuer Torigine à quelque cause indépendante de leur nature et de leur volonté : n'est-ce pas perpétuer en quelque fa';;on Thistoire de la pauvre folle dont parle Sénèqiie, laquelle ayant perdu subitement la vue, s'écriait sans cesse qu'elle voulait quitter la maison de ce philo-

soplie , parce que robscurité lui en était devenue insupportable? Fous obstinés quïls sont eux eux-mêmes ! quel moyen qu'on les croie? mais, quel espoir surtout qu'ils guérissent?

C'est une erreur bien grossière , et dans laquelle ne laissent pourtant pas de tomber la plupart des hommes, que de vouloir décider qu'une chose est possible ou impossible, selon qu'elle leur semble croyable ou incroyable, et de se prendre eux-mêmes pour exemple, lorsqu'il s'agit de fixer leur jugement sur les actions ou sur les facultés d'autrui : stupide vanité! Quoi, Tintelligence même la plus étroite et la volonté peut-être la plus stérile, voilà donc, à votre compte , les maîtresses formes que la nature , dans son admirable fécondité, se serait plu à choisir pour régler le train et les allures du monde!

Nous aurions droit peut-être de compter un peu plus sur le ciel, si nous comptions un peu moins sur nous-mêmes.

C'est en vain que tous les philosophes semblent se réunir, pour faire consister le souverain bien dans la tranquillité de Tàme et du corps : où le chercher en nous, qui ne possédons, à part nos misères, rien en

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