‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 60 sur 175 · DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

DE LA JUSTICE

Notre justice ne nous présente que Tune de ses mains , et encore n'est-ce que la gauche ; quiconque en sort , ce ne peut-être qu'avec perte.

C'est un usage peu digne de la justice, et par la pratique duquel les lois ne se trouvent pas moins blessées que par la bassesse même du crime , que celui qui consiste à employer la ruse et l'artifice pour surprendre les aveux d'un coupable.

Le but que se propose la justice, en frappant un coupable, c'est, non pas de le punir d'une faute que sa mort ne saurait en aucune sorte réparer, mais d'abord de l'empêcher de faillir de nouveau, mais surtout d'arrêter, par la crainte du châtiment, ceux qui seraient tentés de suivre son exemple.

C'est par le règlement des mœurs plutôt que par la

rigueur des institutions, qu'on peut espérer de faire naître et de voir s'étendre parmi les hommes Tamour de Tordre et de la justice.

La torture est une institution barbare, qu'il est permis de considérer, dans son application, comme un essai de patience plutôt que de vérité. En effet, il peut avenir qu'à raison de la force ou de la faiblesse de leur complexion, le coupable et lïnnocent trompent également le vœu du législateur, et donnent tous les deux le change à la justice : Tun, en consacrant pour ainsi dire les souillures de sa conscience , par sa fermeté à soutenir des maux que lui rend plus que supportables Teffroi du dernier supplice ; Tautre, en flétrissant en quelque sorte la pureté de la sienne, par les aveux mensongers que lui arrachent des tourments, dont la mort ne lui semble pouvoir venir trop tôt terminer la rigueur et F ignominie.

Ou les lois de la justice contredisent, parmi nous, celles de l'honneur, ou les lois de l'honneur celles de la justice. En effet, d'où vient que les unes condamnent aussi rigoureusement un démenti souffert, que les autres un démenti vengé? D'où vient que, suivant les maximes consacrées par Tesprit militaire, tel se couvre d'opprobre, qui supporte patiemment une offense reçue , et que, suivant les prescriptions établies

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