PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE ÏII
tion, cle crainte que Fabus n'entraîne les regrets. Le vrai sage est celui qui, sans faire mépris de sa nature criiomme, use de la vie comme d'un bien qu'il a reçu, à la charge d'en jouir suivant les règles de la prudence et de la raison.
— La nature, dans son active prévoyance, a voulu que nos besoins devinssent la source de nos plaisirs. Qu'elle est donc injuste la science qui, au mépris des lois de notre condition , voudrait nous faire abandonner la culture de nos sens, et nous rendre, par la révolte de Tàme contre le corps, d'aveugles ennemis de nous-mêmes ! Nous ne devons prendre les voluptés naturelles ni trop à cœur, ni trop à contre-cœur, c'est-à-dire non plus les fuir que les poursuivre ; il nous faut les attendre et les recevoir. Mais que, d'une autre part , nous nous en exagérions la stérilité , au point de ne croire pas vivre , si nous ne les dédaignons, pour nous livrer aux intérêts plus vides et plus stériles encore de Tambition ou de l'amourpropre : ne sommes-nous pas de grands fous ! Sachons régler et manier notre vie , nous aurons fait la plus grande des besognes : composer nos mœurs , et non des livres , gagner, non pas des batailles , mais la paix de notre conscience, voilà surtout la tache que nous a imposée la nature.
— Il n'y a, dans le présent que Dieu nous a fait de l'âme et du corps, rien , non plus la matière que l'es-
prît, qui soit indigne de nos soins. De ce que nos plaisirs résultent essentiellement de nos besoins , s'ensuit-il que nous devions mépriser aucune des actions que le Créateur nous a rendues nécessaires? Loin de là, respectons, entretenons même, autant qu'il dépend de nous, F étroite alliance qu'il a si convenablement établie entre nos facultés : que Fesprit éveille et vivifie la pesanteur du corps; que le corps arrête, à son tour, et fixe la légèreté de l'esprit. Ce n'est pas un office que Dieu nous ait concédé, c'est une loi qu'il nous a impérieusement imposée, que la nécessité pour rhomme de conduire Thomme, suivant les principes de son organisation. Que cherchons-nous à nous élever au-dessus de nous-mêmes? c'est en se soumettant à la volonté de Dieu qu'on devient supérieur aux autres hommes ; c'est en jouissant sagement et honorablement de son être, qu'on atteint presque à la perfection divine. Les plus belles vies sont celles qui, sans tenter de miraculeux efforts , se meuvent avec ordre dans le cercle des conditions humaines.
C'est le propre des âmes faibles et maladives , que cette vertu chagrine et morose , qui se persuade quïl n'y a de vrai bonheur que dans la tristesse ; vertu hargneuse et haïssable, qui, prenant le contre-pied des conditions et des habitudes humaines , censure indistinctement toutes les joies du monde , et semble