IX« LETTRE
Votre lettre m'a donné une extrême joye. Je vous avoue que je commençois à craindre ou au moins à m'étonner. Je ne sçais ce que c'est que ce commencement de douleur dont vous parlez ; mais je sçais qu'il faut qu'il en vienne. Je lisois tantôt le xiu* chapitre de saint Marc en pensant à vous écrire, et aussi je vous dirai ce que j'y ai trouvé. J.-C. y fait ^ un grand discours à ses apôtres sur son dernier avènement; et comme tout ce qui arrive à l'Église arrive aussi à chaque chrétien en particulier, il est certaiu que tout ce chapitre prédit aussi bien l'état de chaque personne, qui, en se convertissant, détruit le vieil homme en elle, que l'état de l'univers entier, qui sera détruit pour faire place à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre, comme dit l'Écriture. Et aussi je songeois que cette prédiction de la ruine du temple réprouvé, qui figure la ruine de rhomme réprouvé qui est en chacun de nous et dont il est dit qu'il ne sera laissé pierre sur pierre, marque qu'il
1. P.-R. § 88 : Dans le treizième chapitre de saint Mare, J.»C. fait un grand disceurs..,
ne doit être laissé aucune passion du vieil homme. Et ces effroyables guerres civiles et domestiques représentent si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à Dieu, qu'il n'y a rien de mieux peint i.
Mais cette parole est étonnante : Quand vous verrez Pabominatian dans le lieu oit elle ne doit pas étrcj alors que chacun s*enfuit sans rentrer dans sa maison pour reprendre quoi que ce soit. Il me semble que cela prédit parfaitement le temps où nous sommes^ où la corruption de la morale est aux maisons de sainteté et dans les livres des théologiens et des religieux où elle ne devroit pas être. Il faut sortir après un tel désordre , et malheur à celles qui sont enceintes ou nourrices en ce temps là^ c'est-à-dire à ceux qui ont des attachements au monde qui les y retiennent. La parole d'une sainte est à propos sur ce sujets qu'il ne faut pas examiner si on a vocation pour, sortir du monde^ mais seulement si on a vocation pour y demeurer^ comme on ne consulteroit point si on est appelé à sortir d'une maison pestiférée ou embrasée.
Ce chapitre de l'Évangile, que je voudrois lire avec vous tout entier, finit par une exhortation à veiller et à prier pour éviter tous ces malheurs; en effet, il est bien juste que la prière soit continuelle quand le péril est continuel.
J'envoie à ce dessein des prières qu'on m'a demandées; c'est à trois heures après-midi. Il s'est fait un miracle, depuis votre départ, à une religieuse de Pontoise, qui, sans sortir de son couvent, a été guérie d'un mal de tête extraordinaire par une dévotion à la sainte Épine. Je vous en man-
1. Ici finit le § 38. Après ie mot peint, P.-R. a mis etc., comme pour marquer mi retranchement; en effet tont le milieu de cette lettre est retranché, et l'extrait ne recommence (ju'à Tendroit où il est question des reliques.
derai un jour davantage ; mais je vous dirai sur cela un beau mot de saint Augustin et bien consolatif pour de certaines personnes : c'est qu'il dit que ceux-là voyenl véritablement les miracles auxquels les miracles profitent; car on ne les voit pas si on n'en profite pas.
Je vous ai une obligation que je ne puis assez vous dire du psésent que vous m'avez fait. Je ne sçavois ce que ce pouvoit être; car je Tai déployé avant que de lire votre lettre j et je me suis repenti ensuite de ne lui avoir pas rendu d'abord le respect que je lui devois. Cest une vérité « que le Saint-Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grftce de Dieu^ jusqu'à ce qu'il y paroisse visiblement en ' la résurrection; et c'est ce qui rend les reliques des saints si dignes de vénération. Car Dieu n'abandonne jamais les siens ^ et non pas même dans le sépulchre^ où leurs corps^ quoique morts aux yeux des hommes^ sont plus vivants devant Dieu^ à cause que le péché n'y est plus^ au lieu qu'il y réside toujours durant cette vie^ au moins quant à sa racine; car les fruits du péché n'y sont pas toujours; et cette malheureuse racine^ qui en est inséparable pendant la vie ^ fait qu'il n'est pas permis de les honorer alors y puisqu'ils sont plutôt dignes d'être haïs. C'est pour cela que la mort est nécessaire pour mortifier entièrement cette malheureuse racine^ et c'est ce qui la rend souhaitable '. Mais il n'est pas nécessaire ^ de vous dire ce que vous sçavez si bien : il vaudroit mieux le dire à ces autres personnes dont vous parlez; mais elles ne récouteroient pas.