‹ Études sur PascalChapitre 12 sur 155 · Bussut, p · texte numérisé non relu

Bussut, p

retracer lliistoire ; Q nous suffira d'en rappeler les prmdpes et d'en marquer le caractère général.

On peut dire aujourd'hui toute la yérité sur le jansénisme. Le père Annat et le père Letellier ne sont pas là pour nous entendre et porter nos paroles à roreiÛe de Louis XIV. Port-Royal n'est plus. La charrue a passé sur le saint monastère; ses ruines mêmes auront bientôt péri. Nous les visitions, il y a peu de jours» une carte fidèle à la main^ et c'est à grand'peine si nous pouvions reconnaître quelques-uns de ces lieux vénérables. Le temps n'a pas res* pecté davantage l'esprit qui les aninui. Une tradition lan** guissante en subsiste à peine dans deux humbles congrégations vouées au service des enfants et des pauvres. Quelques frères de Saint-Antoine, quelques sœurs de Sainte-Marthe, voilà ce qui reste de ce grand peuple de Port-Royal, qui jadis remplissait les ordres religieux, les parlements, les universités. A Paris, dans un coin du faubourg Saint-Jacques et du faubourg Saint-Marceau, trois ou quatre familles nourrissent un culte obscur pour ces illustres mémoires : on y parle entre soi, avec respect et recueillenient,des vertus et des infortunes de la mère Angélique» de sa sonir et de sa nièce : on y prononce presque à voix basse les grands noms de M. Amauld et de M. Pascal ; on fait en secret des vœux pour la bonne cause; on déteste les jésuites, et surtout on en a peur. Chaque jour emporte quelques-unes de ces ftmes qui ne se renouvellent plus. Port-Royal est tombé dans le domaii^e de Tbistoire. Nous pouvons donc le juger avec respect, mais avec liberté. Et d'ailleurs, nous aussi nous avons appris à son école à jMréférer la vérité à toutes choses; et puisque aujourd'hui on s'arme de ce grand nom pour attaquer ce qui nous est la vérité, et la première de toutes les vérités^ à savou* le pouvoir légitime de lu raison

et l0s droits de la philosophie^ c'est PortrRoyal lui-même qui au besoin nous animerait à le combattre : à défaut de sa doctrine^ son exemple est avec nous dans la lutte que nous soutenons.

Disons-le donc sans hésiter : le jansénisme est un christianisme inmiodéré et intempérant. Par toutes ses racines^ il tient sans doute àTéglise catholique; mais par plus d'un endroit^ sans le vouloir ni le savoir même, il incline au calvinisme. Il se fonde particulièrement sur deux dogmes^ déjà bien graves en eux-mêmes^ qu'il exagère et qu'il fausse : je veux parler des dogmes du péché originel et delà grâce. En touchant à cette matière épineuse, nous nous efforcerons d'être aussi court que le soin de la clarté le permettra.

Le dogme de la grâce se rapporte à celui du péché originel. C'est parce que la nature humaine a subi dans son premier représentant une corruption plus ou moins profonde, qu'elle a besoin d'une réparation, et d'une réparation proportionnée à sa corruption : à ce vice de la nature le remède nécessaire est la grâce surnaturelle de Jésus- Christ. Ces deux dogmes étant étroitement liés, Tun des deux ne peut être altéré sans que l'autre ne le soit également et dans la même mesure. Supposez que dans le berceau du monde la corruption de la nature ait été peu de chose^ l'intervention de la grâce sera presque superflue. Supposez, au contraire, que la corruption ait été entière, que les deux parties essentielles de la nature humaine, la raison et la volonté, soient radicalement viciées et ab^lument incapables, celle-ci d'apercevoir le bien et celle-là de l'accomplir, il faut de toute nécessité que la grâce intervienne d'autant plus énergiquement, puisqu'il s'agit, non plus de secourir et de fortifier l'homme, mais en réalité de créer un homme nouveau, en substituant à la raison une lumière

sumatarelle et à la volonté une force étrangère. L'église catholique^ gardienne et interprète de la foi chrétienne^ s'est constamment placée entre ces deux extrémités. L'église a décidé que par le péché originel la nature humaine est réellement déchue^ qu'ainsi la raison et la volonté- ont perdu le pouvoir qu'elles avaient originairement reçu^ ce pouvoir incomparable qui faisait d'Adam une créature presque angélique, apercevant toutes les vérités à leur source même et accomplissant le bien librement mais sans effort. L'église a décidé en même temps que par le péché originel la nature n'était pas à ce point déchue que la raison fût devenue absolument incapable du vrai et la volonté du bien^ au moins dans l'ordre des vérités et des vertus naturelles. L'église prévenait ainsi les deux erreurs contraires dans la matière de la grâce. Et là encore elle a porté ces deux décisions, conformes aux deux premières : i^ que la grâce est nécessaire pour révéler à l'homme les vérités et les vertus de l'ordre surnaturel^ sans lesquelles il n*y a point de salut; T que la grâce vient au secours de la nature sans la détruire^ qu'elle n'éteint pas la lumière naturelle^ mais l'éclairé et l'agrandit^ et que la liberté humaine subsiste entière^ avec les œuvres qui lui sont propres^ sous les impressions de la grâce *.

Sur tous ces points, Port-Royal a excédé la doctrine catholique. En outrant la puissance du péché originel, il s'est condamné lui-même à outrer celle de la grâce réparatrice.

Le génie du jansénisme est le sentiment dominant^ non

1. Pour tonte citation, nons nons bornons & renvoyer an concile de Trente et aux constitutions et bulles papales qui ont condamné le livre de Jaosénius.

pas seulement de la faiblesse, mais du néant de la nature humaine. A ses yeux, depuis la chute d'Adam, la raison et la volonté sont par elles-mêmes radicalement impuissantes pour le vrai et pour le bien. L'homme ne possède d'autre grandeur et il ne garde d'autre ressource que le sentiment même de son impuissance, et celui de la nécessité d'un secours surnaturel. Ce secours surnaturel, c'est la grftce, non pas cette grâce universelle qui a été donnée à tous les hommes, et qui si souvent est convaincue d'insuffisance, mais cette grâce particulière et choisie qui, pour être vraiment suffisante, doit être efficace par elle-même, c'est-à-dire irrésistible*. Elle opère en nous en étouffant la lumière naturelle sous la lumière incréée, et en mettant ses impressions victorieuses à la place des langueurs de notre volonté. C'est elle qui nous fait penser et agir, ou plutôt c'est elle qui pense et agit en nous : elle suscite la pensée de l'action, elle communique la force qui l'exécute, et nos œuvres sont ses œuvres.

Tel est le système janséniste, mêlé de vérité et d'erreur. Par son côté vrai, c'est la doctrine catholique, qui n'est point ici en cause ; par son côté faux, ce n'est qu'une théorie particulière qui tombe sous notre examen. Port-Royal est un grand parti dans l'église; mais, après tout, ce n'est qu'un parti; ce n'est point l'église elle-même, car l'église l'a condamné.

Ce qu'il y a d'essentiellement faux dans la grâce janséniste, c'est qu'elle Ole toute puissance à la lumière naturelle, toute efficacité à la volonté. La grâce chrétienne ajoute ses clartés et ses impressions vivifiantes à la raison et à la liberté humaine : elle les épure et les fortifie, elle ne

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