Voyes les premières Provinciale
les efface point; loin de les nier^ elle les suppose; elle ne crée pas^ elle féconde; elle ne s'applique pas au néant^ nuÛ6 à un germe divin qu'elle dégage et qu'elle développe. Sa vertu singulière est de produire une foi que la lumière naturelle ne produit point, la foi aux vérités surnaturelles. Mais ce n'est point elle seule qui enseigne à Tbomme la liberté, le devoir, la distinction du bien et du mal, du juste et de l'injuste, la spiritualité de l'âme, la divine providence : sans la grâce, la lumière naturelle peut enseigner tout cela, et elle Ta enseigné dans tous les siècles. Selon l'église, la raison naturelle est une première révélation qui a déjà sa puissance. Pour le jansénisme, cette première révélation demeure absolument stérile $ans le secours d'une révélation nouvelle et particulière.
Gomme dans la doctrine catholique toutes les vérités se tiennent, de même toutes les erreurs ont leur enchaînement dans la théorie janséniste. La grâce y doit être victorieuse et invincible^ parce que la corruption de la nature humaine y est entière, parce qu'un tel mal exige un remède héroïque, et que du néant de la nature Dieu seul peut tirer la vraie justice et la vraie vertu. Le principe du néant de la nature humaine a encense une autre conséqu^ce également nécessaire, le néant du mérite de nos œuvres. Elles appartiennent à la grâce quand elles sont bonnes; le péché seul est à nous, parce que le péché vient de la nature corrompue. De là ce tremblement perpétuel de la créature humaine, incertaine si c'est bien en elle la grâce qui opère ou l'esprit propre et la lumière naturelle; de là des austérités excessives, un ardent et sombre ascétisme^ le monde converti en une tbébalde et en un calvaire, la fuite des plaisirs les plus innocents, l'impatience de la vie et Tinvocation de la mort, et, en attendant, le continuel effort de mourir 5 la
vie de la nature et de ne laisser subsister en soi que celle de la grftce; de là une immense hamilité et un immense orgueil^ Tune qui se tire du sentiment de notre néant, l'autre du sentiment de Taction de Dieu en nous^ avec un courage merveilleux, capable de résister, au nom de Dieu, à toutes les puissances de la terre, même à la première de toutes, celle du saint-siége ; de là, en un mot, une grandeur admirable et des excès de toute sorte dans la doctrine et dans la conduite : excès et grandeur mêlés ensemble, se soutenant et tombant ensemble, parce qu'ils tiennent au même principe, le néant de la nature et la force invincible de la grftce. Séparer, dans Port-Royal, la grandeur de l'excès, le bien du mal, le vrai dn faux, retrancher Tun, retenir Tautre : vaine entreprisel Tout ici vient du même fonds. Tempérer Port-Royal, c'est Tanéantir. Laissons4ui donc sa grandeur et ses défauts. Reconnaissons dans Port-Royal les hautes qualités qui le recommandent à la vénération des siècles, la droiture, la conséquence, Tintrépidité, le dévouement ; mais reconnaissons aussi que deux qualités plus éminentes encore lui ont manqué : le sens commun et la modération, c'est-à-dire la vraie sagesse\
Le jansénisme ainsi défini, que lui pouvait être la philosophie? En vérité, d*après ce qui précède, il est à peine besoin de le dire. Le jansénisme et la philosophie s'excluent. Selon le jansénisme, la grâce peut tout, la nature ne peut rien, et la raison naturelle, privée de la lumière de la grâce, erre au milieu d'insurmontables ténèbres. La philosophie, au contraire, comme nous l'avons dit, est établie sur ce fondement que l'homme, même en son état actuel, possède une faculté de connaître, limitée mais réelle, et capable,
1. Sur Port-Royal voyez encore Jacqueline Pascal, V Épilogue^ et Y Avertissement de la dernière édition.
bien dirigée^ de parvenir aux vérités naturelles de Perdre moral aussi bien qu'aux vérités de Tordre physique. Gomme il y a une géométrie, une physique^ une astronomie, etc., de même et au même titre il y a ou il peut y avoir une psychologie^ une logique, une morale^ une théodicée^ c'està-dire d'un seul mot une philosophie. Les sciences physiques s'appuient sur Texpérience sensible ; la philosophie . s'appuie sur les sens à la fois et sur la conscience : les données et par conséquent les procédés diffèrent; mais les données sont également solides, les procédés également rigoureux, et le principe commun que les sciences physiques et la philosophie reconnaissent est la raison naturelle librement et régulièrement cultivée. Selon Port-Royal, toutes les sciences humaines, et particulièrement les sciences morales, la philosophie à leur tête, ne sont que des chimères, filles de l'impuissance et de l'orgueil; la seule science véritable est celle du salut, dont l'impérieuse condition est l'intervention surnaturelle de la grâce, de la grâce à la fois gratuite et irrésistible. Le jansénisme va jusque-là, ou il n'a pas toute sa portée ; il ne peut donc accepter la philosophie que par une inconséquence manifeste.
Et d'où peut venir l'inconséquence? De la faiblesse soit du caractère soit de la logique. Mais la logique de Pascal était à la hauteur de son caractère passionné et obstiné. Il faut choisir entre le jansénisme et la philosophie. Pascal avait choisi, et d'un choix trop ferme pour s'écarter jamais du but et chanceler sur la route.
Pascal, nous l'avons vu, est sceptique déclaré en philosophie; maintenant il est évident qu'il ne pouvait pas ne pas l'être. Examinez de nouveau, à la lumière de la théorie janséniste qui vient d'être exposée, les endroits du livre des Pensées où le scepticisme se montre sous sa forme^ ce sem-
ble, la plus hardie, et loin d'y trouva des paradoxe^s, vous y reconnaîtrez les principes avoués et l'esprit de Port-Royal. Pascal dit et répète qu'il n'y a nulle certitude naturelle. Qu*y a-t-il là d'étonnant? C'est le contraire qui serait à Pascal la nouveauté la plus insoutenable. Car qui lui pourrait donner la certitude t Une raison toute corrompue, et qui^ sans la grftce^ est radicalement impuissante. Il n'y a nulle preuve naturelle de l'existence de Dieu : Dieu ne se révèle à nous ni par les merveilles de la nature ni par les merveilles de la conscience. Rien déplus simple^ si depuis la chute d'Adam les sens et la conscience sont des miroirs infidèles. Avant Jésus-Christ^ Thomme ne pouvait savoir où il en était. Assurément^ car avant Jésus-Christ il était condamné à l'erreur et au vice. Depuis Jésus^Christ^ l'homme^ il est vrai, peut connaître et lui-même et son auteur : mais comment? Par la grâce, et par la grâce seule. Si l'homme^ en effet, par ses moyens naturels, pouvait arriver à connaître l'homme et Dieu, la grâce, entendez toujours la grâce janséniste, serait superflue. Il ne faut pas cela, à tout prix ; il faut donc soutenir que sans la grâce lliomme ne peut savoir de Dieu non-seulement quel il est, mais qu'il est. Ce n'est ni la lumière de la raison ni celle du sentiment, c'est le feu* de la grâce qui fait pénétrer dans le cœur de l'homme l'idée de la grandeur de l'âme et Tidée de Dieu. Le Dieu qui nous apparaît alors n'est pas le Dieu des savants et des philosophes; c'est le Dieu d*Abraham, d'IsaacetdeJacob.L'hommQn'esi pas capable de la vraie vertu par l'emploi légitime de sa liberté naturelle; mais il le peut devenir par la transfiguration de cette liberté en une puissance divine qui agit en nous, souvent malgré nous, et dont les œuvres ne nous appar-
i. Voyez le papier tronvé sur Pascal, et que nous avans rappelé cidessus, p. €6.
tiennent pas. Détruire lliomme naturel ^ Tabétir, c'est-àdire lui ôter cette raison et cette liberté dont il se vante conune d'un privilège^ le remettre aveugle et soumis entre les mains de la grftce de Jésus-Christ et du directeur qui le représente S tel est le seul moyen de le conduire à la vérité, à la vertu^ à la paix, au bonheur. Gela étant, évidemment la philosophie ne vaut pas une heure de peine^ et la mépriser c'est vraiment philosopher.
Pascal a été et il devait aller jusque-là ; il devait pousser jusqu'à cette extrémité les principes qu'il avait embrassés, ou il aurait cru les abandonner, et il eût été à ses propres yeux un disciple pusillanime de la grâce.
Quand on a ainsi pénétré dans le cœur du jansénisme, on ne peut s'empêcher de sourire en voyant les efforts des modernes partisans de Pascal pour le défendre de l'accusation de scepticisme. Mais cette accusation, c'est son honneur : c'est votre défense qui lui serait une accusation d'infidélité aux deux grands principes du néant de la nature •humaine et de la toute-puissance de la grâce. Pour ces deux principes, Pascal et sa sœur auraient donné volontiers un peu plus que tous les systèmes de philosophie : ils auraient été heureux de donner leur sang. Faibles esprits, qui ne connaissez ni P(Mrt-Royal ni le x\ïi^ siècle ! vous ne vous doutez pas que vos injurieuses apologies enlèvent à Portr- Royal son vrai caractère, et au pénitent de M. Singlin, au frère de Jacqueline, ce trait singulier de superbe et d'ironie à l'endroit de la raison et de la philosophie, et en même temps d'absolue soumission entre les mains de la grâce, qui fait de Pascal un homme à part dans PortrRoyal même, et le met, quant au jansénisme, bien au-dessus de Nicole, et même d'Arnauld.