‹ Études sur PascalChapitre 130 sur 155 · U faut : de connoissance · texte numérisé non relu

U faut : de connoissance

LETTRE A LA REtNE DE SUÈDE. 468

sujets n'est, ce me semble^ qu'une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs, sur lesquels ils exercent le droit de persuader, ce qui est parmi eux ce que ' le droit de commander est dans le gouvernement politique. Ce second empire me parolt même d'un ordre d'autant plus élevé, que les esprits sont d'un ordre plus élevé que les corps; et d'autant plus équitable qu'il ne peut être départi et conservé que par le mérite, au lieu que l'autre peut l'être par la naissance ou par la fortune. Il faut donc avouer que chacun de ces empires est grand en soi; mais. Madame, que Votre Majesté me permette de le dire, elle n'y est point blessée, l'un sans l'autre me paroît défectueux. Quelque puissant que soit un monarque, il manque quelque chose à sa gloire, s'il n'a la prééminence de l'esprit; et quelque éclairé que soit un sujet, sa condition est toujours rabaissée par sa* dépendance. Les hommes, qui désirent naturellement ce qu'il y a de plus parfait, avoient jusqu'ici continuellement aspiré à rencontrer ce souverain par excellence. Tous les rois et tous les savants en étoient autant d'ébauches qui ne remplissoient qu'à demi leur attente : ce chef-d'œuvre éloit réservé à noire siècle'. Et afin que cette grande merveille parût accompagnée de tous les sujets possibles d'étonnement, le degré où les hommes

1. Ce qui est ce que. Est-il possible d'imputer un pareil style à Pascal? Les quatre manuscrits : le droit de persuader, qui est parmi eux ce que le d. C'est évidemment la vraie leçon.

2. Les quatre manuscrits : la d,X tous égards cette leçon est préférable.

8. Bossut a supprimé^ de son autorité privée, une ligne qui est dans tous nos manuscrits. Les quatre manuscrits : «qu'à demi leur attente; et à peine nos ancêtres ont pu voir en toute la durée du monde un roi médiocrement savant; ce chef-d'œuvre ôtoit réservé pour votre siècle. » Remarquez aussi que Pascal ne lov\e pas son siècle, mais celui da Christine.

n'avoient pa atteindre est rempli par une jeune Reine, dans laquelle se rencontrent ensemble l'avantage de Texpérienee avec la tendresse de Tâge^ le loisir de Tétude avec roocnpation d'une royale naissance, et Téminence de la science avec la foiblesse dn sexe. Cest Votre Majesté, filadame, qui fournit à l'univers cet unique exemple qui lui manquoit. (Test elle en qui la puissance est dispensée par les lumières de la science et la science relevée par Tédat de Tautorité. C'est cette union si merveilleuse, qui fait que comme Votre Majesté ne voit rien qui soit au-dessous de sa puissance, elle ne voit rien aussi qui soit an-dessus de son esprit, et qu'elle sera Tadmiration de tous les siècles^ Régnez donc, incomparable princesse, d'une manière toute nouvelle ; que votre génie vous assujétisse tout ce qui n'est pas soumis à vos armes; régnez par le droit de la naissance, part une longue suite d'années, sur tant de triomphantes provinces; mais régnez toujours par la force de votre mérite sur toute l'étendue de la terre. Pour moi, n'étant pas né sous le premier de vos empires, je veux que tout le monde sache que je fais gloire de vivre sous le second; et c'est pour le témoigner que j'ose lever mes yeux jusqu'à ma Reine, en lui donnant cette première preuve de ma dépendance.

Voilà, Madame, ce qui me porte à faire à Votre Majesté ce présent quoique indigne d'elle. Ma foiblesse n'a pas ar-

!.. Oratoire : «t de tous les siècles ^< Ton/ pré:édée. » Cette addition est évideinment absurde. Recueil de Marguerite Périer : « De tous les siècles qui Pont précédée et qui la suivront, comme elle a été T ouvrage de tous les siècles qui Font précédée. » La vraie leçon doit être : « qu'elle sera Tadmiration de tous les siècles qui la suivront comme elle a été l'ouvrage de tous les siècles qui l'ont précédée. » Cette leçon est précisément celle du ms. de la Mazarine^ p. 418, et du ms. de la Bibl. r. 397,

a. Les quatre manuscrits avec raison : durant.

rété^ mon ambition. Je me suis figuré qu'encore que le seul nom de Votre Majesté semble éloigner d'elle tout ce qui lui est disproportionné^ elle ne rejette pas néanmoins tout ce qui lui est inférieur; autrement sa grandeur seroit sans hommages et sa gloire sans éloges. Elle se contente de recevoir un grand effort d'esprit sans exiger qu'il soit l'effort d'un esprit grand comme le sien. C'est par cette condescendance qu'elle daigne entrer en communication avec le reste deshommes; et toutes ces considérations jointes me font lui protester avec toute la soumission dont l'un des plus grands admirateurs de ses héroïques qualités est capable, que je ne souhaite rien avec tant d'ardeur que de pouvoir être adopté^, Madame, de Votre Majesté, pour son très-humble, trèfrobéissant et très-fidèle serviteur.

Blaise Pascal.

rAponsb db m. bourdblot a m. pascal.

«Monsieur^

a Vous écrivez merveilleusement bien pour un philosophe et pour un homme qui voit que le courrier va partir. U faut avoir un esprit comme le vôtre et que rien n'étonne. Sa Majesté a lu votre lettre; vous vouliez bien que je la lui montrasse, puisqu'elle parloit tant d'elle. La Reine se trouve bien louée de ce que vous m'avez écrit qui la regarde, et moi je me trouve trop loué. Je ne suis pas d'une si haute exaltation que vous dites; l'amitié que vous avez pour moi

i. Lps quatre manuscrits : étonné. On reconnaît ici le futur auteur de cette phrase : L'éternité des choses doit étonner notre petite durée^ plus haut, p. 808.

2. Adopté est hien ambitieux. Les quatre manuscrits : CBooué»

doit avoir aliéné vos sentiments. Les oiiens seront pour vous éteniellenient les mêmes. Je les ai fait savoir à la Reine, et toute la terre en sera instruite. Vous êtes l'esprit le plus net et le plus pénétrant que j'aie jamais vu. Avec l'assiduité que vous avez au travail, vous passerez également les anciens et les modernes, et laisserez à ceux qui vous suivront une merveilleuse facilité d'apprendre. Vous êtes l'ennemi déclaré de la vaine gloire, du galimatias et des énigmes, et quand vous parlez vous inspirez des counoissances avec tant de douceur que l'esprit a plaisir de les suivre, et déteste en un moment les opinions qu'il avoit contraires aux vôtres. Je hais les sentiments violents qui s'inipriment dans l'imagination à force de chicaneries et de sophismes. Ce sont des séductions dont l'âme fait une abjuration avec grande joie, dès qu'elle s'aperçoit qu^elle a été trompée. Vous êtes un de ces génies que la Reine cherche; elle aime la clarté dans les raisonnements, des preuves solides mieux appuyées que sur des vraisemblances. Elle sera bien aise de voir votre machine et votre discours : n'y mêlez aucun faux dogme. A Testime qu'elle a pour vous, elle seroitpour le croire; mais j'ai peur d'une chose qui ne peut arriver : vous êtes l'infaillible avec la même certitude que je suis, et avec laquelle je vous proteste d'être. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur à jamais.

BOURDBLOT. »

(J'ai copié cette lettre sur l'original qui est dans la bibliothèque des RR. PP. de l'oratoire de Clermont.)

CONVERSION DU PÊGIlfîUn. 467

FnAGMENT d'UN ECRIT SUR LA CONVERSION DU PÉGEBUR.

Les auteurs de tous nos manuscrits déclarent qulls ont copié ce fragment sur les papiers de M"« Périer, en laissant les lacunes qu'ils ont trouvées et que nos manuscrits représentent; il est donc vraisemblable ou plutôt il est certain que c'est Bq^sut qui a rempli^ comme il lui a plu^ ces lacunes ; car il n'a pas eu d'autres manuscrits que les nôtres^ et il a dû travailler, sans qu'il le dise^ sur le manuscrit no 397.

« La première chose que Dieu inspire à Tàme qu'il daigne toucher véritablement, est une connoissance et une vue tout extraordinaire par laquelle l'âme considère les choses et elle-même d'une façon toute nouvelle.

Cette nouvelle lumière lui donne de la crainte, et lui apporte un trouble qui traverse le repos qu'elle trouvoit dans les choses qui faisoient ses délices.

Elle ne peut plus goûter avec tranquillité les objets^ qui la charmoient. Un scrupule continuel la combat dans cette jouissance, et cette vue intérieure ne lui fait plus trouver cette douceur accoutumée parmi les choses où elle s'abandonnoit avec une pleine effusion de cœur*.

Mais elle trouve encore plus d'amertume dans les

i. II y a dans tons nos manuscrits : « les choses qni la charmoient. » Mais réditeur géomètre du xyui« siècle^ l'écrivain formé à Pécole de d'Alembert et de Gondillac» voyant qne le mot choses est dans les paragraphes précédents et à la fin de celui-ci^ le supprime en cet endroit et le remplace par celui d.*objets, tombant ainsi lui -môme dans une sorte d'incorrection ; car on peut bien dire goûter des choses^ mais on ne dit guèies goûter des ol^ets. Mieux vaut une répétition qu'un terme inr exact.

â. Tous nos manuscrits : une pleine effusion de son cœur.

iU C05TEkSI05 Dr PÉCHECft.

exercices de piété, que dans les vanités do monde. If me l>Skfi, b vanité^ des objets irisiMes la touche plus qat Vespénoce des inTÎsîMes; et de faotre^ la soiitfité des inTÎsibles b touche plus que U Tanité des vîsSiles. Et ainsi, la présence des uns et Pabsence des antres exdte son aversion*; de sorte qu^ nait dans elle nn desordre et une confusion quelle' a peine à démêler^ mais qui est la suite ^anciennes impressions longtemps senties, et des nouvelles qu*eUe éprouve. Die considère les choses p-rissables comme périssantes et même déjà péries*; et à la vue certaine de l'anéantissement de tout ce qu'elle aime, elle s'effraie dans cette considération, en voyant que chaque instant lui arrache la jouissance de son bien, et que ce qm Cbt le plus cher s'écoule à tout moment, et qu'enfin un

i. C'est iuieal»iirdité<iiieBos8iit prèle i rame couTOtie. Usa av«c tous nos manuscrits : La ftrésence des objets Tisibles la touche plus que Vetpéranee des inrisilles.

S. Cette phrase est inintelligible. Gomment la ptcsenee des biens visibles et l'absence des invisibles penvent-eUes produire l'aversian? La présence des uns, quoique vains, doit attirer l'àme; la solidité des autres^ quoique absents^ doit l'attirer en sens contraire : de sorte que son affection disputée ne sait où se prendre. C'est ce que dît Pascal dans nos manuscrits : « Et ainsi ia présence des uns et la Molîdiié des autres dUputent son affection. » Et il ajoute : a et la vanité des uns et l'absence des autres excitent son aversion. » Bossut en confondant ces deux phrases a gâté et détruit le texte vrai.

S. Dans nos manuscrits^ la phrase reste suspendue après «un désordre et une confusion que...» Il parait que c'est Bossut qui, pour combler cette lacune^ a imaginé et attribué à Pascal cette Jn : qa'eile a peine à démêler, maii qui est la suite ctanciermes impressions long" temjjs senties, et des nouvelles qu'elle éprouve,

4. Vrai style de Pascal. Il dit ailleurs^ lettre sur* la mort de son ^MTC, plus haut, p. 4Î1 : «Ne considérons plus son âme commepérie.9 i;ctte seule phrase suffirait pour nous faire affirmer que ce fragment est de Pascal, quoique l'abbé Guerrier dise, avec les autres copistes, qu'il ne « sait de qui est cet écrit. »

CONVERSION DU PÉCHEIR. 469

jour certain viendra, auquel elle se trouvera dénuée de toutes les choses auxquelles elle avoit mis son espérance. De sorte qu'elle conaprend parfaitement que son' cœur ne s'étant attaché qu'à des choses fragiles et vaines, son ftme doit se • trouver seule et abandonnée au sortir de cette vie, puisqu'elle n'a pas eu soin de se joindre à un bien véritable et subsistant par lui-même qui pût la soutenir durant et après cette vie.

De là vient qu'elle commence à considérer comme un néant tout ce qui doit retourner dans le néant, le ciel, la terre, son corps, ses parents, ses amis, ses ennemis, les biens, la pauvreté, la disgrâce, la prospérité, Thonneur, l'ignominie, l'estime, le mépris, Tautorité, l'indigence, la santé, % maladie et la vie même. Enfin, tout ce qui doit moins durer que son âme, est incapable de satisfaire ie désir de cette àme qui recherche sérieusement à s'établir dans une félicité aussi durable qu'elle-même.

Elle commence à s'étonner de l'aveuglement où elle était plongée^ ; et quand elle considère d\me part le long temps qu'elle a vécu sans faire ces réflexions, et le grand nombre de personnes qui vivent de la sorte; et de l'autre combien il est constant que l'âme étant immortelle' ne peut trouver sa félicité parmi des choses périssables et qui lui seront ôtées au moins à la mort, elle entre dans une sainte confusion et dans un étonnement qui lui porte un trouble bien salutaire.

Car elle considère que^ quelque grand que soit le nombre

1. Les mss. : se doit trouver seule. Transposition familière au xvii« siècle.

3. Les mss. : oU elle a vécu. Mais ces mots se tioayant plus bas^ pour éviter une répétition, Bossut a mis ce qni se lit aujoQTd'liQi.

S. Les mss. : étant immortelle comme elle est.

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