Ibid,, p
t# DES PENSÉES DE PASCAL.
raisons qu'il serait Irop long de faire connaître. Marquonsen brièvement quelques-unes.
D'abord Pascal avait toute Tardeur d'un néophyte. Converti h la fin de 1654^ mort au milieu de i66S^ dans ce court intervalle rempli par les grandes luttes des Provinciales, par des maux cruels et une agonie de près de deux années^ Pascal, né avec une humeur bouillante^, une force et une rigueiu* d'esprit encore accrues par les habitudes de la méthode géométrique, s'élança vite à toutes les extrémités de la doctrine janséniste; dès qu'il eut embrassé la grâce de Jésus-Christ^ il ne connut^ il ne suivit qu'elle. Pour elle, il eût donné son sang dans la question du formulaire : il fit plus, il fit de sa vie entière une mort continue; il mourut à tout sentiment de plaisir, même le plus innocent^; et quand il sentit s'approcher la dernière heure, pour mieux ressembler à Jésus -Christ, il demanda avec la plus vive instance d'aller rendre Tâme dans un hôpital et sur le grabat des pauvres malades. Dans la pratique comme dans la théorie, le caractère propre de Pascal est celui d'une conséquence inflexible pour les autres et pour lui-même; et en même temps il joignait à cette énergie naturelle une âme candide et l'esprit le plus fin. Il y avait en lui de l'enfant, du bel-esprit, du héros et du fanatique. Il ne prenait et ne faisait rien à demi. Or, quand on pousse l'attachement à un principe jusqu'à lui sacrifier toutes les douceurs de la vie, il n'en coûte guère d'y ajouter la philosophie. Et en vérité, de la part de Pascal, ce dernier sacrifice n'avait pas un très-gTand mérite.
La philosophie s^appelait alors le cartésianisme. Pasc.
i. JACQUELn» Pascal y ch. iv^ p. S85, lettre du S décembre 1654. 2. Vie de Pascal, ^'Jâ^^^énex,
possédait parfaitement de cette grande philosophie la partie mathématique et physique, mais il s'était à peu près arrêté là. Moitié sévérité d'esprit^ moitié défaut d'étendue, Pascal n'aspirait pas à des vues universelles sur la nature. C'était sans doute un moyen assuré d'éviter bien des erreurs» mais par là aussi il a manqué la plus grande gloire : il n'a point placé son nom parmi ceux des Galilée, des Descartes, des Newton, dea Leibniz. Il faisait partie d'une petite société de gens d'esprit et de mérite où il était de mode de dénigrer Descartes et de l'attaquer par ses mauvais côtés, par exemple , la matière subtile et quelques autres hypothèses, ce qui était assez facile, sans rien mettre à la place, ce qui était fort commode. De temps en temps , Descartes appli* quait de rudes leçons au plus téméraire de cette petite société, remporté et jaloux RobervaP. Dans l'affaire de la pesanteur de l'air, il y eut entre Pascal et Descartes un démêlé encore mal éclairci, où Pascal, qui adorait la gloire, eut au moins le tort d'oublier un peu trop le nom de De^ cartes parmi ceux qui l'avaient mis sur la voie de ses célèbres expériences*. C'étaient deux génies entièrement opposés et très-peu faits pour se comprendre. L'un essentiellement créateur, invente sans cesse et partout des principes nouveaux; il embrasse et domine toutes les parties des connaissances humaines; il aspire au système du
1. Montaclai, Histoire des mathématiques, t. II, p. 56 et J44.
2. Baillet, dans la Vie de Descartes, démoatre, par les lettres même de Descartes, combien Pascal a été peu juste envers son illustre devancier. BossQt, dans son Discours sur la vie et les ouvrages de Paêcal^ traite sur ce point Baillet avec beaucoup de hauteur. Montucla, dont rimpartialité et les lumières ne peuvent être contestées, porte à peu près le même jugement que Baillet« Histoire des mathématiques, t. U, p. 305.
monde, fl l*atieint presque*. L'autre excelle dans les pro^ cédés seientifiques et dans la solution accomplie de problèmes particuliers. Pascal a perfectionné et fixé à jamais la langue de la raison, mais c'est Descartes qui Ta trouvée. La tète de Pascal n'est pas moins forte que celle de Descartes, mais elle est moins ample. Livré de bonne heure h rétude des mathématiques et de la physique^ on ne voit pas que Pascal ait jamais donné une grande attention à la philosophie proprement dite. Il ne parait ni dans sa vie ni dans ses ouvri^s aucune trace d'études métaphysiques. Il avait lu sans aucun doute la Méthode et les Méditationt^ et il en avait retenu le grand principe de la pensée , comme signe et preuve de l'existence. Mais Roberval lui-même n'avait pas osé repousser ce principe^; il était dans saint Augnstiny et^ en l'admettant, Pascal n'avait fait que suivre Topinion générale. La logique seule l'occupa sérieusement, et encore, dans la logique, la définition, qui appartient aux mathématiques autant qu'à la philosophie. Les deux seuls philosophes qu'il connaisse bien et dont il est évidemment imbu, c'est Montaigne, avec son disciple Charron, c'est-à-dire deux sceptiques. Le scepticisme préparait merveilleusement les voies au dogme du néant de la nature humaine ; et d'un antre côté ce dogme appelait et confirmait le scepticisme. Quand donc la grâce pénétra dans l'esprit de Pascal , le trouvant vide de toute grande doctrine philosophique, elle Tenvahit aisément tout entier: c'est dans l'abtme du pyrrhonisme que la foi janséniste vint
1. Il a le premier énoncé le problème qne Newton a résoln. a Deseartes, dit Laplace^ essaya le premier de ramener la cause du meuve- ' ment céleste à la mécanique. » Systètne du Monde, liv. v, chap. v.
2. Voyez dans nos Fbagbshts de philosophie lODEBinB l'article intitulé Viùberval phihaophe.
PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION. t»
le surpreadre, et au lieu de Ten tirer^ elle Ty enchaîna.
Il n'en fut pas, il n'en pouvait pas être ainsi de Nicole et d'Arnauld. L*un et l'autre possédaient un fond d'études et de connaissances philosophiques, qui résistèrent au jansénisme.
Nicole avait étudié avec distinction la philosophie à l'Université de Paris. Il fut reçu maître ès-arts en i6i4. ArrAté dans sa carrière thèologique et ecclésiastique par les trovh blés qu'excitèrent en Sorbonne les cinq propositions célèbres de M. Cornet, lié de bonne heure avec Port-Royal, où il avait deux tantes religieuses, dont Tune, la mère Marie des Anges Suireau, avait été abbesse et réformatrice de Maubuisson et mourut abbesse de Port-Royal en i658, il enseigna plusieurs années aux Granges les belles-lettres et la philosophie. Son cours de logique est le fond, du Uvre qui fut composé plus tard dans une circonstance particulière et publié sous latitre de la Logique ou Fart depetaer*. Ce livre est à la fois d'Amauld et de Nicole ^. 11 est tout pénétré de cartésianisme. On y combat à tout propos le pyrrhonisme, ainsi que la ptiiiosophie fondée sur la- maxime que toute idée tire son origine des sens. On y professe le principe cartésien, que nous avons une idée naturelle, claire et certaine, de Tàme et de Dieu. Les deux excellents discours préliminaires sont de la main de Nicole. Le premier, le plus important, est presque entièrement consacré à la réfutation du scepticisme et à l'apologie de la philosophie. Nous en sommes bien fâché pour Pascal, mais voici comment Nicole traite ses chers pyrrhoniens a Le pyrrhonisme, dil-il, n'est pas une secte de gens qui soient persuadés
1. Vie de Nicole, \. XIV des Essaie de Morale, p. iS : « Illnî éaseigna (à TillemoDt) la phUosophie, et lai expliqua sur la logique tout ce qui a été donné depniB on pôbtio. »