a été placé plus tard dans les Essais, t. IL
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change toute la face de la philosophie^ et qui prétend faire voir que tous ceux qui sont venus avant lui n'ont rien entendu dans les principes de la nature. Et ce ne sont pas seulement de vaines promesses; car il faut avouer que le nouveau venu donne plus de lumières sur la connaissance des choses naturelles^ que tous les autres ensemble n'en avaient donné. » Sans doute^ quand des théologiens étourdis appliquèrent à tort et à travers le cartésianisme à Texplication des saints mystères, entre autres de TEucharistie^ Nicole, comme Amauld, comme Bossuet lui-même, poussa un cri d'alarme* dans le sein de ses amis; mais il n'en demeura pas moins publiquement fidèle aux principes de toute sa vie. On conçoit donc que^ dans la révision du manuscrit de Pascal; il ait fortement appuyé l'avis d'Amauld de retrancher les superbes insultes partout adressées à Descartes et à la raison naturelles, et d'effacer le plus possible le scepticisme qui domine dans les Pensées. Et encore^ malgré tant de suppressions, malgré tous les adoucissements et même les changements pratiqués, jamais les Pensées ne plurent à Nicole. Autant il admire et travaille à répandre les Provinciales, autant il reste froid à l'égard des Pensées, interprète en cela du sentiment unanime de ses plus illustrescontemporains. Nous avons déjà fait cette observation'qu'au xvu* siècle nul philosophe, nul théologien célèbre n'a loué ni même cité les Pensées. On cherche en vain un seul mot sur ce livre dans Fénelon , dans Malebranche, dans Bossuet, ni même dans l'immense correspondance
i. Nicole, Essais, t, YIII, lettres 82, 83, 84; AmaïUd, lettres du 18 octobre 1669, OEtwi^s complètes, 1. 1», pi 670; Bossuet, Lettre à un dtscipie du père Malebranche. Bossnet est encore celui des trois qui se laissa le moins entraîner à Thameur bien naturelle que donnent aux amis éclairés d'une bonne cause les excès qui se commettent en son noiiu
S. Plus haut, Pf^/ace de la V édition^ p. 18.
d'ÂrnauId. Pour Nicole^ il dissimulait assez mn\ le peu de cas qu'il en faisait. Un jour M. de Sévigné lui ayant communiqué une lettre de M<"* de Lafayette, qui contenait ce singulier éloge des Pensées : a Cest méchant signe pour ceux qui ne goûteront pas ce livre », Nicole, tout timide qu'il était^ eut le courage de braver cet anathème et de confesser son opinion. Mais d'abord remarquez cet enthousiasme pour les Pensées^ sortant de la société de M. de La Rochefoucauld, dont M"» de Lafayelte n'est ici que le secrétaire. L'auteur des Maximes approuve fort Tauteur des Pensées. Je le crois bien, en vérité. Quand on a soimême avancé, au scandale des honnêtes gens, que tout dans l'homme se réduit à l'amour-propre et à Tégoîsme et que le reste n'est qu'hypocrisie » on doit certes se féliciter de voir paraître un ouvrage qui vient au secours de ce beau principe, en établissant qu'il n'y a ni morale ni religion naturelle, et que les lois et toutes les vertus ne reposent que sur la fentaisie et sur la mode. Cet accord entre La Rochefoucauld et Pascal n'est ni surprenant ni fort édifiant ; et à mon sens il est accablant pour Pascal. Après le silence désapprobateur de ses égaux, il ne lui manquait plus que le suffrage intéressé de ce triste personnage, bel- esprit chajgrin, courtisan désappointé et malade, qui n'a pas craint de donner son propre caractère et sa vie d'intrigue comme l'exemplaire de l'humanité ^. La réponse de Nicole à M. de Sévigné est si peu connue, et elle fait si bien pour notre cause, que nous la donnons en abrégé * :
a Après ce jugement si précis que madame de la F. porto
1. Essais, t. vin, premi^e partie, p. 945. i. Sur La Rochefoucauld et le livre des Maximes, voyez La iei- KUSK oc M">o D& Lokguevillb, IntroductioH tt ch. iT, et M"^« db
Sablé, cb. m.
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que e^eii méchant êign% pour teux qui n« goiUerotU pas ce livrcy nous voilà réduits à n'en oeer dire noire sentiment, et à faire semblant de trouver admirable ce que nous n'entendons pas. Elle devait au moins nous instruire plus en particulier de ce que nous y devons admirer, et ne se pas contenter de certaines louanges générales, qui ne font que nous convaincre que nous n'avons pas Tesprit d'y découvrir c^ qu'elle y découvre , mais qui ne nous servent de rien pour le trouver... Pour vous dire la vérité, j'ai eu jusqu'ici quelque chose de ce méchant signe. J'y ai bien trouvé un grand nombre de pierres assez bien taillées et capables d*omer un grand bâtiment, mais le reste ne m'a paru que des niatériaux confus, sans que je visse assez l'usage qu'il en voulait faire. Il y a même quelques sentiments qui m me paraissent pas tout à fait exacts, et qui ressemblent à des pensées hasardées que l'on écrit seulement pour les examiner avec plus de soin. Ce qu*il dit, par exemple^ tit. XXV, 15, que le titre par lequel les hommes possèdent leur bien n'est , dans son origine^ que fantaisie, ne conclut rien de ce qu'il en veut concliu*e, qui est la faiblesse de l'homme, et que nous ne possédons notre bien que sur un titre de fantaisie... Ce qu'il dit au même endroit, n^* il, touchant les principes naturels, me semble trop général. •• 11 suppose, dans tout le discours du divertissement ou de la misère de Thomme, que l'ennui vient de ce que l'on se voit, de ce que l'on pense à soi, et que le bien du divertissement consiste en ce qu'il nous ôte cette pensée. Cela est peut-être plus subtil que solide... Le plaisir de l'âme consiste à penser, et à penser vivement et agréablement. Elle s'ennuie sitôt qu'elle n'a plus que des pensées languissantes... Cest pourquoi ceux qui sont bien occupés d'euxmêmes peuvent s'attrister^ mms ne s'ennuient pas. La tri»-
tesse et l'ennui sont des mouvements différents... M. Pascal confond tout cela. Je pourrais vous faire plusieurs autres objections sur ses Pensées, qui me semblent quelquefois un peu trop dogmatiques^ et qui incommodent ainsi mon amour-propre^ qui n*aime pas à être régenté si fièrement. » Et savez-vous le secret de ce goût très-médiocre de Nicole pour les Pensées ? C'est que ce livre est l'expression la plus forte du jansénisme, et qu'à dire vrai Nicole n'était guère janséniste. Il s'était laissé engager dans ces querelles, un peu par conviction, beaucoup par ses amitiés, surtout par une antipathie sincère et constante pour les jésuites. Il était bien plutôt un adversaire des jésuites qu'un vrai disciple de Port-Royal. Il n'avait pas connu Saint-Cyran ; il n'avait jamais senti la main de cet homme extraordinaire qui osa regarder en face Richelieu; qui, du fond de son cachot de Vincennes, avec quelques billets, gouvernait souverainement Port-Royal; qui décida de la destinée d'Arnauld, et exerçait sur tout ce qui l'approchait un ascendant irrésistible ; doux et humble dans la forme, comme son ami saint François de Sales, mais au fond ardent^ inflexible, extrême. La seule grande influence que Nicole ait subie est celle d'Arnauld. Il Tadmirait et l'aimait, et mit volontiers au service de ses desseins son élégante latinité, sa plume modérée et facile; mais il se permettait de choioir parmi les doctrines de son illustre ami. Comme lui, il repoussait la morale relâchée des jésuites, plus fausse en effet et tout autrement dangereuse que Taustérité excessive de Port- Royal; il avait horreur du probabilisme, qui ruine toute certitude et toute obligation morale ; il détestait pardessus tout l'esprit d'intrigue et de persécution de la Société, mais il était un partisan assez tiède de la grâce janséniste. Son historien garde un silence officieux sur sa
conduite dans l'aflFaire du formulaire. La vérité est qu'il y joua un grand rôle, qu'il tint tête à Pascal et à Domat*^ et encouragea fortement Arnauld dans sa résistance aux folies héroïques où Pascal voulait entraîner Port-Royal. Aussi ^ dès ce moment, Nicole devint suspect au parti. Après avoir suivi Arnauld dans l'exil , il se lassa vite de la vie d'émigré, et finit même par se prononcer contre la grâce particulière en faveur de la grâce universelle. C'était à peu près désavouer le jansénisme.
Arnauld était à la fois et plus janséniste et plus philosophe que Nicole^ et il demeura Tun et Tautre^ avec une constance égale^ jusqu'à la fin de sa longue carrière.
En mesurant cette carrière déjà si grande^ on peut juger par ce qu'a fait Arnauld ce qu'il aurait pu faire en de meilleures circonstances , et sans la fatale rencontre qui égara d*abord sa destinée. C'est Saint- Cyran qui perdit Port- Royal , en y mettant une doctrine particulière; c'est Saint- Cyran qui perdit Arnauld , en le détournant des grandes voies de l'église gallicane pour le jeter dans un sentier environné de précipices; La nature l'avait fait pour être l'égal de Bossuet , l'éloquence à part bien entendu^ et il n'a été qu'un chef de parti. 11 avait reçu tous les attributs du génie , la simplicité, la force, la grandeur, l'étendue, avec nne facilité et une fécondité inépuisables. L'invention lui manquait un peu, comme à Bossuet; mais, comme Bossuet aussi, il la remplaçait par une rectitude presque infaillible. Dans sa jeunesse, il avait fait des études profondes d'où pouvait sortir un grand géomètre ^, un grand théologien et
1. Un manuscrit de la bibliotbèqne royale et un autre de la bibliothèque Mazarine, que nous avons souvent cités, contiennent diverses réponses inédites de Nicole à Domat et à Pascal lui-même. Voyez V Appendice à la fin de ce volume.
S. Les Éléments de Géométrie de Port-Royal sont de la main d'Ar-
un grand philosophe* D possédait même plusieurs parties du grand écrivain^ un ordre sévère, une clarté éminente; point dlmaginatioD, il est vrai, mais de l'esprit et de l'âme, souvent même de beaux mouvements. Tant et de si rares quidités ont avorté, ou du moins n'ont pas porté tous leurs fruits, faute d'une culture réglée et paisible* Sans cesse occupé à diriger un parti, s'oubliant lui-même, dédaignant la gloire, ne pensant qu'à la vérité et à la justice, toujours errant d'asile en asile et ne sachant pas où le lendemain il reposerait sa tête, Arnauld a passé toute sa vie les armes à la main : il a dispersé ses forces en mille écrits de circonstance, au lieu de les rassembler sur quelque ouvrage immortel. Il a semé çà et là des traits et iQéme des pages admirables, mais il n'a pas connu cet art patient de la composition et du style , ce soin assidu de la beauté de la forme qui seul conduit un livre à la perfection et à la postérité. Arnauld a manqué le premier rang en tout genre, la controverse exceptée. Là Bossuet lui-même ne lui est point supérieur. 11 serait injuste aussi de ne lui pas accorder une place très-éievée en philosophie.
Arnauld, comme Nicole, avait étudié la philosophie dans un des collèges de l'Université de Paris. Entré en Sorbonne, il y prit successivement tous ses degrés avec un grand éclat. Son étude favorite fut celle de saint Augustin, où il puisa comme un avantrgoût des principes de Descartes et de ceux de Port-Royah Aussi, dès que parut, en 1637, le Discours de la Méthode avec les trois grands ouvrages de physique et de mathématiques qui s'y rapportent, Arnauld reconnut
nanld, et ont serri de fondement à tons les onvragee de ce genre. Voyez dans la Vie d' Arnauld, p. 98, de précieux détails eor oee Éléments, Letbniz parle qnelqae pari dn tar» talant d'Arnaold poar les mathématiques.
en quelque sorte la philosophie qu'il cherehait, qui même était déjà dans sa pensée. De 1639 à i641^ pendant deux années consécutÎTes^ il fit lui-même en Sorbonne un cours régulier et complet de philosophie. On assure que de ce cours s(^irent plusieurs élèves distingués qui introdui* surent Renseignement d'Amauld dans TUniversité de Paris*. Mais la trace la plus sûre qui nous en reste est la thèse trop peu connue qu'il fit soutenir en 1641 : elle contient plus d^une proposition bien digne d'être remarquée et Tesprit qui y règne se retrouve presque tout entier dans les écrits postérieurs d'Amauld'. Dans le même temps il
i. Préface historique da tome XXXVIII^ page 9. — Parmi ces élèves^ on cite Pierre Barbay, depuis professeur de pliilosophie, dont le périp&tétisme très -mitigé sert, en quelque scyrte, d'intennédiaire entre le vieil enseignement péripatéticien et renseignement nouveau, celui de Pourcliot, par exemple, où parait déjà et prévaut presque le cartésianisme.
t. CEuvres d'Amauld, tome XXXVIII, p. 1. Canclusiones philosopMcœ, En logique, on y rencontre un certain conceptualisme, assez voisin da nominalisme, qu'ion enseignait depuis assez longtemps dans l'Université de Paris, et qui explique à merveille l'antipathie d'Arnauld pour la théorie des idées de Malebranche. Les oniversaux ne lui sont que des notions communes et des noms communs : toute réalité esit dans les individus. En mathématiques, Amauld critique les éléments d'Euclide, dont les démonstrations ne lui paraissent pas toujours assez lumineuses, préludant ainsi à ses réflexions de la quatrième partie de la Logique et à ses Éléments d$ Géométrie. Dès cette époque, c'est-à-dire dès Kannée 1641, il attaque, en astronomie, le système de Ptolémée; il ose iliie que immobilité de la terre ne repose sur aucune preuve, ni astronomique, ni physique, et que c'est Tautorité et non la raison qui nous la persuade. Plus tard, Pascal n'osera pas aller Jusque-là. En m^nrale, le système d'Épicure , le système stoïcien et le péripatétisme sont mis fort au-dessous de la morale platonicienne, couronnée par te chris tianisme. La liberté humaine est admise; mais déjà se montrent quelques propositloBS dont le jansénisme peut s'accommoder. « Celui qui ne peut pécher est sans aucun doute plus libre que celui qui peut pécher. » En métaphysique, toute essence éternelle autre que Dieu est une chimère : toutes les entités ne sont que Tétre lui-même. Les formes mbstantîelles sont inutiles. Pour un esprit libre de préjugés, il n'est
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écrivait cette célèbre consultation sur les Méditations^ où le disciple de saint Augustin accepte sans réserve la méthode et tous les grands principes de Descartes^ la preuve de Texistence personnelle tirée de la pensée^ la démonstration de la distinction de l'âme et du corps, et celle de l'existence de Dieu par Tidée de Tinfini. Depuis , Amauld n'a pas cessé d^étre un cartésien déclaré, comme Bossuet. Il y a vraiment une analogie frappante entre les opinions philosophiques de ces deux grands hommes. Tous deux sont cartésiens, sans préjugés comme sans faiblesse : au plus fort de la persécution, disons tout, au milieu des fautes du cartésianisme, ils eurent le courage de l'avouer encore en séparant ses principes des applications téméraires qu'on en faisait. Tous deux partaient de la ferme distincticm des vérités naturelles et des vérités surnaturelles, et la philosophie leur paraissait aussi légitime et aussi assurée dans l'ordre naturel que la foi chrétienne dans Tordre des vérités révélées. Ils se montrèrent les constants adversaires de l'épicuréisme de Gassendi et du scepticisme de Montaigne et de Huet. Ce fut Arnauld qui introduisit et s'efforça d'accréditer le cartésianisme à Port-Royal. 11 est Fauteur de la quatrième partie de la Logique^ où domine la méthode de Descartes. Lorsqu'en 1663 la censure romaine mit à l'index les Méditations^ cette incroyable injustice ne l'arrêta point. En 1669, il fit retrancher des Pensées ce qui était trop ouvertement favorable au scepticisme et à Montaigne, et contraire à Descartes et à la philosophie *. En 1675^, il composa un admirable mémoire pour éclairer le parlement de Paris,
pas moiDS évident que Dieu existe qn'il est évident que deux est un nombre pair.