T. Il, p. 52 sqq.; et plus bas« Rapport^ V partie
perfiODDeft les plus vénérées , la mère Angélique, la mère Agnès 9 la mère Aiigélique de Saini-Jeaa; toute sa famille peuplait en quelque sorte Port-Royal^ il était le chef avoué, la lumière et Tâme du parti. Et pourtant des signes de révolte éclataient dé loin en loin. Le duc de liancourt, personnage à tous égards si considérable, rompait quelquefois visière à Tillustre docteur. Les choses en vinrent aii point que vers Tannée i6S0 on prit la résolution de faire un dernier effort pour enlever Amauld à la philosophie. Un de ses amis les plus intimes, le théologal d'Aleth, M. du Vaucel, composa un véritable manifeste intitulé : Observations sur la philosophie de Descaries^. Là, du Vaucel se plaignait qu'Amauld compromit Port-Royal en donnant à penser que Port-Royal était cartésien, tandis qu'il n'y avait de cartésiens parmi eux qu'Amauld et Nicole. Il déclarait qu'au lieu de défendre Descartes contre les jésuites, il fallait s'unir aux jésuites contre Descartes. Il se prononçait avec force et netteté en faveur du livre que le père Valois, sous lé pseudonyme de Delaville, venait de publier contre le cartésianisme au nom de la Société. Sainte-Marthe, un des plus purs jansénistes, approuva du Vam^l. On écrivit à Paris pour obtenir Tadhésion de Sacy. On l'obtint, mais dans les termes que comportaient la douceur et l'humilité de cet homme excellent. Il avoua qu'il n'était pas aussi philosophe que son onclcy et il le suppliait de songer moins à la philosophie et de consacrer sa plume à la seule piété. En dépit de ces efforts concertés, Amauld comme Bossuet, demeura jusqu'à la fin fidèle à Descartes et à la philosophie. On le voit . Amauld philosophe ne représente point Port-Royal; il le contredit; il suit son propre génie et les
i. Préface historique du tome XUVIII des œuvres d'Aroa<ild, p. IC.
PRÉFACE DE LA SECONDE ftDITION. 9S
habHades de toute sa yie. Cest 8«cy ven litôO, c*eftt Pascal vers 1660^ c'est du Vaucel en 4680, qui sont les véritiibk*s interprètes de Port -Royal. Pascal avait compris d'abord et bautement exprimé l'absolue incompatibilité de la giâce janséniste et de la philosophie. Le pieux théologal d^Aletb, en répétant ce qu'avait dit Tauteur des PenêétHy obéissait à un instinct tout aussi sûr que te génie lui-même, è cet instinct des partis qnil ne faut pas mépriser parce qu'il est souvent le sentiment intime de leur principe. Tout le parti se reconnut dans du Vaucel et se joignit à lui. Arnauld demeura seul, inébranlable dans son attachement à la philosophie; et Tadmiration que sa fermeté nous inspire est en raison même de la sérieuse opposition qu'il rencontra de bonne heure, qu'il ne put vaincre, et à laquelle il résista pendant quarante années.
En résumé, il est, je pense, bien démontré que Port« Royal, fondé sur le double principe du néant de la nature humaine et de la puissance invincible de la grâce, ne pouvait admettre ni le cartésianisme ni aucune philosophie, et qu'ainsi, comme nous l'avions annoncé, Pascal janséniste, et janséniste conséquent, devait être tel que le peignent les PenséeSy un chrétien mélancohque, un sceptique de génie, qui rejetant toute raison naturelle, toute morale naturelle, toute religion naturelle, ne trouve un peu de certitude et de paix que dans la foi d'une secte particulière, qu'il ne faut pas confondre avec Téglise, de cette secte pleine de grandeur et de misères, qui commence, il est vrai, par Port- Royal et les ProvineùUes, mais qui se termine aux folies de Saint-Médard.
Pascal était obscur à bien des yeux dans l'édition de Port-Royal et dans celle de Bossut. Nous l'avons éclairci à la lumière du manuscrit autographe , et cette lumière a
fait yarattre le plus puissant ennemi qu'ait jamais eu la philosophie.
Oui , Pascal est un ennemi de la philosophie : elle est trop loyale pour le dissimuler, et trop sûre d'eile-méme pour redouter ni Pascal ni personne. La philosophie est assise sur des fondements d'où elle peut braver également et Port-Royal et la société de Jésus. Elle exprime en effet un besoin nécessaire et un droit sacré de la pensée. Sa cause est la grande cause de la liberté du monde^ rappelée À son principe même, la liberté de Tesprit. Sa force est celle de la raison appuyée sur deux mille ans de progrès et de conquêtes.
U est du bel air, aujourd'hui, de traiter avec un superbe dédain la raison naturelle. Assurément elle n'est point infaillible, mais elle n'est point non plus condamnée à l'erreur ou à l'impuissance. Mille fois on a fait justice du frivole paralogisme sur lequel reposent toutes ces déclamations inconséquentes, dirigées contre la raison par la raison, depuis Pyrrhon et Sextus, jusqu'à Pascal et ses imitateurs. Mais laissons là la logique et les théories : attachons -nous aux faits. Quel démenti ne donnent-ils pas aux contempteurs de la philosophie !
Depuis leâ premiers jours des sociétés humaines jusqu'à la venue de Jésus-Christ, tandis que dans un coin du monde une race privilégiée gardait le dépôt de la doctrine révélée, qui, je vous prie, a enseigné aux hommes, sous l'empire de religions extravagantes et de cultes souvent monstrueux, qui leur a enseigné qu'ils possèdent une âme, et une âme libre, capable de faire le mal, mais capable aussi de faire le bien? Qui leur a appris, en face des triomphes de la force et dans Toppression presque universelle de la faiblesse, que la force n'est pas tout, et qu'il y a des droits invisibles
mm sacrés que le fort lai-méme doit respecter dans le fiûbleî De qui les hommes ont-ils reçu ces nobles principes : qu'il est plus beau de garder la foi donnée que de la traliir; qu'il y a de la dignité à maîtriser ses passions, à demeurer tempérant au sein même des plaisirs permis? Qui leur a dicté ces grandes paroles: un ami est un antre moinodéme; il &ut aimer ses amis plus que soi-même, sa patrie plus que ses amis, et Thumanité plus que sa patrie? Qui leur a montré, par delà les limites et sous le Toile de Tunivers, un Dieu caché, mais partout présent, un Dieu qui a fait ce monde avec poids et mesure et qui ne cesse de veiller sur son ouvrage, un Dieu qui a fait Thomme parce qu'il n'a pas voohi retour dans la solitude inaccessible de son ôtre ses perfections les plus augustes, parce qu'O a voulu communiquer et répandre son intelligence, et, ce qui vaut mieux, sa justice, et, ce qui vaut mieux encore, sa bonté? Qui enfin leur a in^ré cette touchante et solide espérance que, cette vie terminée, T&me immatérielle, intelligente et libre sera recueillie par son auteur? Qui leur a dit qu'au-dessus de toutes les incertitudes il est une certitude suprême» une vérité égale à toutes les vérités de la géométrie, c'est à savoir que dans la mort comme dans la vie un Dieu toutpuissant, tout juste et tout bon préside à la destinée de sa créature, et que derrière les ombres du trépas, quoi qu'il arrive, tout sera bien, parce que tout sera l'ouvrage d'une justice et d'une bonté infinies^ ?
Je le demande : quelle puissance a enseigné tout cela à tant de milliers d'hommes dans l'ancien monde, avant la venue de Jésus-Christ, sinon cette lumière naturelle qu*on
i. Les textes qui justilient tontes ces assertions sont nombreux et incontestables. Tout homme un peu verso dans la philosophie ancienne les sentira en quelque sorte à travers cette libre traduction.
traite aujourd'hui avec une si étrange ingratitude? Qa'on le nie devant les monuments irréfragables de Thistoire , ou que Ton confesse que la lumière naturelle n'est pas si faible pour nous avoir révélé tout ce qui donne du prix à la vie^ les vérités certaines et nécessaires sur lesquelles reposent la famille et la société , toutes les vertus privées et publiques^ et cela par le pur ministère de ces sages encore ignorés de Tantique Orient, et de ces sages mieux connus de notre vieille Europe, hommes adonrablesy simples et grands^ qui, n'étant revêtus d'aucun sacerdoce, n'ont eu d'autre mission que le zèle de la vérité et Tamour de leurs semblables, et pour s'être appelés seulement philosophes, c'est-4Hlîre amis de la sagesse, ont souffert la persécution, Pexih, la mort, quelquefois sur un trône et le plus souvent dans les fers; un Anaxagore, un Socrate, un Platon, un Aristote, un Épictète, un Maro-Aurèle I
Et cette législation romaine qui, pendant de si lotigs siècles, a donné au monde le gouvernement le plus équh table qui fut jamais, qui Ta inspirée et qui l'a soutenue? Apparemment encore la raison naturelle, cette raison que l'on voudrait reléguer dans un coin obscur de nos écoles, et que même on en voudrait bannir, tant on la trouve inutile ou malfaisante!
£t si nous passons au monde moderne depuis la venue de Jésufr-Ghrist, que de bienfaits encore n^aurions-nous pas à rapporter à la raison naturelle et à ses progrès, au milieu même des bienfoits évidents de la loi chrétienne? mais franchissons le moyen âge, arrivons à notre temps, et posons cette seule question aux détracteurs de la raison et de la philosophie :
Sur quelle base est assis tout l'édifice de la société française? De quels éléments est-il formé, et quelles mains Tont
élevé? Les codes qui depuis cinquante années président à notre vie publique et privée, ont-ils été conçus et délibérés dans des synodes, comme les capitulaires de Charlemagne? Non : ils sont l'ouvrage de PAssemblée constituante et du conseil d'État de TEmpire. Les éléments des lois qui nous gouvernent^ ce sont les idées de toutes parts répandues par la philosophie, idées solides autant que généreuses^ que la révolution française n'a point faites^ mais qu'elle a proclamées^ qu'elle a défendues d'abord avec l'épée, et gravées ensuite sur l'airain de nos codes pour l'exemple et pour rinstruction du monde. Dans l'ordre politique , quel est le principe avoué de notre gouvernement? Le droit divin est aujourd'hui une extravagance qui ne serait pas même rappelée sans péril. La force de la royauté constitutionnelle est tout entière dans la raison publique reconnaissant la nécessité d'un pouvoir permanent et inviolabb pour le maintien le pins certain de l'ordre et de la liberté. Les droits et les devoirs réciproques qui forment en quelque sorte la trame de la vie sociale^ particulièrement ces grands devoirs des enfants, des pères, des époux, la loi civile les a tirés de la seule idée de Thonnéte et du juste : ils reposent à ses yeux sur leur propre évidence, sur la certitude et sur la sainteté de la justice naturelle. Ainsi que le code civil^ le code pénal n'a point d'autre fondement. La vertu par ellemême mérite une récompense^ et le crime mérite un châtiment; il le reçoit dans les tourments de la conscience, et il le reçoit aussi à la face de tous^ comme un public enseignement, au nom de cette justice suprême^ de cette justice armée qu'on appelle l'État.
Que l'on parcoure ainsi tous nos codes : on y rencontrera le même esprit; on n'y trouvera pas un seul principe qui excède la raison, la morale et la religion naturelle.
Et ce caractère incontestable de la législation et delà société frança.se n'est pas une nouveauté, un prodige dans notre histoire ; car cette histoire n'est guère autre chose^ depuis trois siècles^ que le progrès continu du génie séculier. Or, faites-y bien attention : tout progrès de la sécularisation est un hommage rendu à la puissance de la raison naturelle, et par conséquent à la puissance de la philosophie. La seule existence de notre société, telle que le temps et la révolution Tout faite, est donc le triomphe de la philosophie, et tant que notre société durera, la philosophie n*a rien à craindre; car pour rallier à elle tous les esprits, tous ceux du moins qui ne révent pas le retour de la société du moyen âge, elle n'a qu'à leur montrer la racine sacrée de K'ordre constitutionnel et de la loi française.
Allons plus loin : n'est- il pas évident à tout observateur impartial que les principes de la révolution française pénètrent peu à peu dans toutes les sociétés européennes, et même au delà de l'Océan? Et depuis un demi-siècle ne voyons-nous pas s'accomplir chaque jour la prophétie de Mirabeau, que ces principes sont destinés à faire le tour du monde? S'il en est ainsi, il faut avouer que l'avenir de la philosophie n'est pas tout à fait en péril.
Telle est la réponse simple, mais péremptoire, que nous nous bornerons à faire à tous ceux qui se mettent aujourd'hui sous l'abri du nom révéré de Pascal pour renouveler le scepticisme, décrier la raison humaine, nous endormir dans un mysticisme sans solidité et sans grandeur, ou nous ramener à une domination que nos pères ont brisée, et qui n'a rien à voir avec l'empire légitime du christianisme.
(1 n'y a aujourd'hui dans le monde que deux grandes forces morales, l'église et la philosophie. L'église parie à l'homme un langage humain et divin tout ensemble. Ses
mystères^ ses symboles, ses cérémonies^ tout , chez èilc, respire mie charité tendre^ douloureuse, infinie. Si la religion^ dans son sens le plus étroit, comme aussi le plus étendu^ est le lien qui unit Fhomme à Dieu en lui proposant dans le Dieu qu'il adore le modèle qa'i\ doit imiter, est-il possible de ne pas reconnaître dans le christianisme la religion la plus appropriée à la nature humaine, puisqu'il oflîre à l'humanité, comme objet de son culte et de son imitation, non pas l'être des êtres, rÉtemel, le Tout-Puissant incompréhensible et inimitable , mais la suprême intelligence et la parfaite bonté, le Verbe de Dieu, le Fils égal au Père, qui s'est fait homme pour rapprocher de nous le divin exemplaire, et nous donner, dans toutes les vicissitudes de sa carrière humaine, un modèle à notre portée, conmiun à toutes les conditions, à tous les pays, à tous les sièdes. Ou il ne faut plus de religions sur la terre, ou celle-là les accomplit et les achève toutes. Quelle philosophie ne s*inclinerait devant elle avec un respect profond et une tendre sympathie? Il faudrait qu'elle fût bien étroite et bien aveugle , qu'elle ignorât en quoi consistent et la philosophie et la reUgion , leur essentielle distinction et leur essentielle harmonie; il faudrait surtout qu'elle ignorât profondément l'humanité. Pour apprendre à respecter, disons mieux, à limer le christianisme, il n'est pas besoin de faire la guerre à la philosophie, de calomnier la raison, d'avilir l'intelligence et d'abêtir l'homme : loin de là, la vraie apologie du christianisme, telle que notre siècle la comporte, est de prouver à la philosophie qu'elle est inconséquente à ellemême, si honorant et chérissant l'humanité, elle ne couvre pas de ses bénédictions une religion qui s'adresse à ce qu'il y a de plus grand et de plus saint dans l'homme pour l'agrandir et le sanctifier encore. Pour nous, quand des
ecclésiastiques ; des évéques méme^ égarés par la passion de la domination, continueraient à nous prodiguer toutes les calomnies, nous n'en répéterions pas moins : la religion de Jésus-Christ est par elle-même une religion adorable, et la vie de Jésus-Christ est notre meilleur modèle à tous, grands et petits, riches et pauvres, ignorants et savants, ouvriers, paysans, oonunerçants, législateurs, ministres et rois. Telle est notre profession de foi : nous la faisons hautement devant tous les philosophes; mais nous sommes aussi très résolu à défendre tnébranlablement la philosophie. Car la philosophie ne nous est pas moins chère que la religion. Elles diffèrent, elles ne sont point opposées. La philosophie, avec ses procédés et son langage scientifique, est presque condamnée à se renfermer dans Técole. La religion, grâce à ses augustes symboles, répand les plus sublimes vérités à travers les peuples. Et qui de nous n'est pas toujours du peuple par mille côtés T Qui de nous, la main sur la conscience, est bien sûr de se pouvoir passer de la sainte discipline du christianisme? Un jour, dans un instant de délire, de prétendus philosophes abolirent parmi nous le culte chrétien; le lendemain, comme l'âme humaine a soif de religion, ces mêmes philosophes furent réduits à inventer le culte de la déesse Raison et la religion des théophilanthropes. Plus tard, d'autres insensés entreprirent de cacher leur honteux athéisme sous cette imitation sacrilège des formes chrétiennes qu'on appelle le saintsimonisme. Impuissantes extravagances qui ont disparu bien vite, et qui ont laissé debout le christianisme et la philosophie. La philosophie commence avec la raison humaine et ne finira qu'avec elle : elle en est l'expression fidèle, la compagne inséparable et immortelle. Le christianisme durera tant qu'il restera une âme à laquelle la philosophie ne
suffira point. Le christianisme est à sa manière une philosophie populaire et pratique^ et la philosophie est le fondement étemel de la vraie religion, celle de Tesprit. C'est donc une folie^ c'est un crime de les mettre aux prises et de tourner Tune contre Tautre ces deux puissances diversement nécessaires, qui ne peuvent se détruire^ et qui pourraient être si heureusement unies pour la paix du monde et le service du genre humain \
Selon nouS; le vrai courage, la vraie sagesse est d'être tour à tour pour celle des deux qui est attaquée par l'autre. Nous nous adressons à tout homme de bonne foi : qui attaque aujourd'hui et qui est attaqué? Évidemment la philosophie n'attaque point; elle se défend. Voilà pourquoi plus que jamais nous sommes avec elle; et, qu'il nous soit permis de le dire y en évoquant un adversaire tel que Pascal^ nous avons assez fait voir que nous sommes peu disposé à reculer devant les autres.
Décembre 1844.
f . Tel est le langage qae nous avons tonjonrs tenu, et une conviction toujours croissante nous y attache de jour en jour davantage. Voyez Y Avertissement de la 3« édition des Pabiiiers essais de philosoraiE, la fin de la ivu leçon du Vbâi, du Beau et du Bien, et particulièrement nos DlSCdURS A LA ChAHBMB des paies POUB la DiFSRSE DE l'UrIVEBSITB ET DE LA PmLOSOPUB.