Il faut en exeq^ cella de M. Valkeiiaer
ce me semble^ en leur rendant leur pureté première^ d*arrèter la langue nationale sur son déclin, comme autrefois elle a tant concouru à la former.
Si un jour TAcadémie accueillait ce vœu, que je renouvelle, chacun de nous pourrût choisir parmi nos bons auteurs ceux qui se rapportent davantage à ses études particulières. Peut^tre m'aurait-on abandonné les philosophes. Parmi eux, je me serais attaché à Descartes et à Pascal, et parce qu*ils me sont plus familiers et parce que je les considère Tun et Tautre conune les fondateurs de la prose française. Descartes Ta trouvée et Pascal l'a fixée. Or, Descartes et Pascal ce sont deux géomètres et deux philosophes ; et c'est d'eux que notre prose a reçu d'abord les qualités qui désormais la constituent et qu'elle doit garder, sous peine de périr.
De tous les grands esprits que la France a produits, celui qui me parait avoir été doué au plus haut degré de la puissance créatrice est incomparablement Descartes. Cet homme n'a fait que créer : il a créé les hautes mathématiques par TappUcation de l'algèbre à la géométrie ; il a montré à Newton le système du monde en réduisant le premier toute la science du ciel à un problème de mécanique; il a créé la philosophie moderne, condanmée à s'abdiquer elle-même ou à suivre éternellement son esprit et sa méthode; enfin, pour exprimer toutes ces créations, il a créé un langage digne d'elles, entièrement différent de celui du XVI* siècle, naïf et mftle, sévère et hardi, cherchant avant tout la clarté et trouvant par surcroît la grandeur. C'est Descartes qui a porté le coup mortel, non pas seulement à la scholastique qui partout succombait, mais à la philosophie et à la littérature maniérée de la Renaissance. Il est le Corneille de la prose, Pès que le Discours de la Méthode
parut y à peu près en même temps que le Gid , tout ce cpi'il y avait en France d'esprits solides^ fatigués d'imitations impuissantes, amateurs du vrai^ du beau et du grand, reconnurent à l'instant même le langage qu'ils cherchaient. Depuis, on ne parla plus que celui-là^ les faibles médiocrement^ les forts en y ajoutant leurs qualités diverses, mus, sur un fond invariable, devenu le patrimoine et la règle de tous.
* Pascal est le premier homme de génie qui ait manié Tinstrument créé par Descartes^ et Pascal c'est encore un philosophe et un géomètre. Loin donc de s'altérer entre ses mains, le caractère imprimé à la langue s'y fortifia. Cette sévérité géométrique du Discours de la Méthode, qui forme un si frappant contraste avec l'allure capricieuse de la phrase de Montaigne et avec la pompe de celle de Balzac , devient en quelque sorte plus rigide sous le compas de Pascal. Descartes, qui invente et produit sans cesse, tout en écrivant avec soin^ laisse encore échapper bien des négligences. Pascal n'a. pas cette fécondité inépuisable; mais tout ce qui sort de sa main est exquis et achevé. Osons le dire : l'homme dans Pascal est profondément original , mais Tesprit créateur ne lui avait point été donné. En mathématique il n'a point fait de ces découvertes qui renouvellent la face de la science, telle que l'application de l'algèbre à la géométrie: le seul grand calcul auquel son nom demeure attaché est celui des probabilités, et Fermât partage au moins avec Pascal l'honneur d'avoir commencé ce calcul ^ En physique, il a vérifié la pesanteur de l'air déjà confirmée par Toricelli et depuis douze ans reconnue par Descartes^. En philosophie, il n'a fait autre chose que rallu-
i. Montucla, Histoire des Mathématiques^ t. lil^ p. 88S-386. 3. ïbid.,X. II, p. 205.
mer la vieille guerre de la foi et de la raison^ guerre fatale à Tune et à Tautre. Pascal n'est pas de la famille de ces grandes intelligences dont les pensées composent l'histoire intellectuelle du genre humain : il n'a mis dans le monde aucun principe nouveau; mais tout ce qu'il a touché, il Ta porté d'abord à la suprême perfection. 11 a plus de profondeur^ dans le sentiment que dans la pensée, plus de force que d'étendue ^ Ce qui le caractérise, c'est la rigueur, oette rigueur inflexible qui aspire en toute chose à la dernière préciiâon, à la dernière évidence. De là ce style net et lumineux , ce trait ferme et arrêté sur lequel se répand ensuite ou la grâce de l'esprit le plus aimable, ou la méhncolie subUme de cette âme que le monde lassa bien vite, et que le doute poursuivit jusque dans les bras de la foi.
Tels sont les deux fondateurs de la prose française. En Priant de leurs mains, elle était assez forte pour résister au commerce des génies les plus différents, et porter tour à tour, sur le fondement inébranlable de la simplicité, de la darté et d'une méthode sévère, la majesté et l'impétuosité de Bossuet, la grâce mystique de Fénelon et de Malebr anche, la plaisanterie aristophanesque de Voltaire, la profondeur raffinée de Montesquieu, la pompe de Buffon, et jusqu'à l'éloquence fardée de J.-J. Rousseau avec laquelle finit répoque classique et commence Fère nouvelle et douteuse que nous parcourons.
Je regarde donc Descartes et Pascal comme les deux premiers maîtres de l'art d'écrire, et j'aurais aimé à en procurer des éditions fidèles. J'aurais voulu donner de Descartes un petit volume qui comprit ce qu'il a écrit de mieux en français : le Discours de la Méthode, la préface
1. Sur Descartes et Pascal, Toyez plus haut la {Mréface de la nouyelle édition» p. SI, etc.
des Principes^ le traité des Passions^ et un choix de ses lettres les plus remarquables^ collationnées avec soin sur les originaux qui subsistent et dont plusieurs sont entre mes mains. En effets toutes les éditions modernes de la correspondance de DescarteSj et la mienne comme les autres, ont été faites sur celle de Clerselier, qui ne possédait que les minutes à nooitié effacées, et non pas les lettres telles qu'elles avaient été envoyées et reçues. On sait que Robert val^ qui hérita des papiers de Mersenne et y trouva tant de lettres de Descartes, refusa de les communiquer '. A la mort de Roberval , elles passèrent entre les mains de Lahire, qui les donna à TAcadémie des sciences', où on les chercherait en vain aujourd'hui. Sorties de là, on ne sait comment, elles se sont répandues partout. En comparant ' quelques-unes de ces lettres originales avec les lettres imprimées, on reconnaît avec douleur que la correspondance de Descartes, du moins avec Mersenne , peut être regardée comme encore inédite, non pas sans doute pour le fond des idées, mais pour l'exactitude et la vérité de l'expression. Quant à Pascal , c'est encore bien pis. Si nous possédons les Provinciales dans toute leur beauté et leur perfection, sauf les altérations trop nombreuses que leur a fait subir une ponctuation vicieuse souvent transportée dans le texte, les Pensées, publiées par lambeaux et d'intervalle en intervalle, sans cosse augmentées et remaniées, attendent une édition vraiment critique qui recherche et restitue la véritable forme de ces admirables fragments.
Que dirait-on si le manuscrit original de Platon était, à la connaissance de tout le monde, dans une bibliothèque publique, et que, au lieu d'y recourir et de réformer le